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Conception : David Barou
textes et documentation : Joseph Barou
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Vipère au poing

 

Autrefois, à la campagne, les reptiles, quels qu'ils soient, étaient très redoutés. Et donc chassés et tués sans pitié. L'inoffensive couleuvre et le charmant orvet ont souvent fait les frais de cette phobie.

La vipère exerçait tout à la fois, pour beaucoup, une vive répulsion et, pour quelques-uns, une vraie fascination.

Certains considéraient même le reptile comme un animal familier. Dans les années soixante-dix Jean Vernet, un fameux chasseur de vipères de Vallensanges à Lézigneux, racontait à propos des vipères qu'il avait capturées :

"Sorties de leur caisse, quand elles sont dans la maison, je les attrape à la main, comme ça. Elles ne me piquent pas, mais il faut pas les brusquer. Et même, j'en ai mis sur le buffet. Certaines y sont restées quinze jours, trois semaines. Elles ne cherchaient pas à me mordre, je les mettais même sur la table quand je mangeais…"

Pourtant les accidents pouvaient être graves pour les travailleurs des champs. Le Journal de Montbrison du 30 mars 1884 en relate deux aux conséquences fâcheuses.

Mordu pendant la sieste

Au début du mois, un certain Thué, ouvrier agricole de Montbrison, faisait un petit somme, en plein champ, après le repas de midi, comme c'est la coutume. Il est brusquement réveillé de son "praniéron" par une vive douleur.

Une vipère l'a mordu à la main. Notre homme aperçoit l'animal, le tue avec un caillou. Et, tout aussitôt, quitte son travail et s'en va avec le cadavre à la pharmacie Dupuy pour se faire soigner. Il fait bien : son bras et sa main sont déjà très enflés. Il est admis à l'hôpital.

Pour le deuxième, c'est la stupidité qui triomphe. Le 26 mars 1884, Jean Molle travaille avec des compagnons dans une vigne au lieu-dit Martel, près de Montaud, entre Montbrison et Champdieu. Voilà qu'il découvre sous une pierre une vipère encore tout engourdie.

Il saisit l'animal à la main malgré les hauts cris de ses camarades. Et il commence à s'amuser. Il place la vipère sur son bras nu, sur sa poitrine et même sous sa chemise. "Vipère au poing" en quelque sorte ! Aux avertissements des spectateurs, il se contente de rire. Jean n'est pourtant pas un gamin. C'est un journalier âgé de 54 ans mais plus fanfaron que futé. Enfin il abandonne provisoirement la bête et reprend son ouvrage.

Peu d'espoir de guérison

Le soir, il rentre à Montbrison avec la vipère dans sa musette. Devant quelques voisins de la place Saint-Pierre où il habite, il reprend ses tours. On lui crie de faire attention. Il n'en tient pas compte. Au contraire, pour épater son monde, il affirme : "Je n'ai pas peur, je mettrais bien sa tête dans ma bouche". Et il joint le geste à la parole.

C'est trop. La vipère a eu le temps de se réchauffer. Elle mord Jean Molle. Sa langue se tuméfie aussitôt. L'homme prêt d'étouffer souffre beaucoup. Pour les premiers soins, on l'emmène à la pharmacie Dupuy. Il est ensuite admis d'urgence à l'hôpital. Le chroniqueur du "Journal de Montbrison" conclut : "Malgré les soins qui lui ont été prodigués, on a peu d'espoir de guérison". Il a raison, six jours après, le 3 avril, il meurt à l'hospice des malades de la ville. Jean Molle était né à Prétieux, il laisse une veuve : Jeanne Marie Laurent.

Aujourd'hui les vipères sont protégées. Mais il convient toujours de les laisser aller leur petit bonhomme de chemin.

Joseph Barou

[La Gazette du 1er février 2008]


Sources
: Journal de Montbrison du 30 mars 1884 ; Patois Vivant, n° 5, novembre 1979 (propos recueillis par Jean-Baptiste et Marie Chèze).

voir aussi la page :


Chasseur de vipères