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Vie
quotidienne
et société
dans le Montbrisonnais
(1850-1860)
Mon
propos sera d'évoquer, à travers la presse locale
(et particulièrement les faits divers du Journal
de Montbrison, un des plus anciens titres du département)
la vie d'une petite ville de province - Montbrison
- au milieu du siècle dernier.
Introduction : le contexte national (climat politique et situation
économique et social).
1/ La société dans le Montbrisonnais au début
du Second Empire.
2/ Le petit peuple et ses misères.
3/ L'attitude des nantis et du pouvoir.
Introduction
Le contexte national
· Napoléon III, après avoir, après
le coup d'Etat du 2 décembre 1851, étranglé
la Seconde - et très brève - République qu'il
avait pourtant juré de servir, lance le pays dans la voie
du développement économique au profit d'une bourgeoisie
entreprenante et conquérante... Il s'intéresse aussi
aux classes populaires et voudrait améliorer leur sort
mais sans rien concéder sur le plan des libertés.
· A l'intérieur l'ordre règne, les affaires
marchent bien mais leur succès profite surtout à
une nouvelle et riche bourgeoisie d'affaires. C'est le temps des
grands travaux - pensons au baron Haussmann qui transforme Paris
-, de la création des grandes banques.
· A l'extérieur les guerres victorieuses (celle
de Crimée en 1854-1855) et les conquêtes coloniales
tentent de faire oublier aux Français, en flattant leur
nationalisme, qu'ils ont perdu les libertés conquises en
1848.
· Les campagnes ne se vident pas encore mais l'exode rural
est largement commencé et les villes se développent
rapidement avec l'industrialisation du pays. Saint-Etienne est
un excellent exemple de cette évolution.
I - Montbrison et le Montbrisonnais au milieu
du 19e siècle
A - Une ville qui ne change pas
beaucoup.
Montbrison, comme chacun sait, est situé à la
charnière plaine du Forez-montagnes du Soir ; c'est la
seule "ville", la "capitale" d'un vaste
pays rural (l'arrondissement actuel de Montbrison) qui n'a aucune
autre localité de plus de 5 000 habitants (seuls Panissières,
Usson-en-Forez et Chazelles-sur-Lyon dépassent 3000 habitants).
La ville a seulement 8 000 habitants bien qu'il y ait une progression
depuis le début 19e siècle (5 400 habitants en
1800) soit dix fois moins que Saint-Etienne (78 000 habitants
en 1851) ; la plaine du Forez est malsaine et mal peuplée
; les monts du Forez, en revanche, ont une démographie
vigoureuse.
Sur le plan politique, le Montbrison de 1850 reste foncièrement
conservateur. On se souvient du soutien apporté par la
ville aux Lyonnais en révolte contre la Convention. Depuis
l'époque révolutionnaire, il y a eu une adhésion,
du bout des lèvres, mais non de cur, malgré
le rôle de personnalités comme Martin Bernard et
Eugène Baune, aux régimes successifs. Le "pays"
montbrisonnais est un peu différent avec le vrai contraste
entre la montagne conservatrice et la plaine plus ouverte aux
idées nouvelles.
Sur le plan religieux, la ville est considérée
comme bien pensante et l'on retrouve encore la différence
entre la montagne très pratiquante qui fournit de nombreux
prêtres et missionnaires et la plaine qui commence à
se déchristianiser.
Sur le plan économique, la ville bouge très peu
; l'essor industriel de la région stéphanoise
ne l'atteint pas. Elle reste une petite ville avec un marché
important et des administrations et services qui lui donnent
son importance.
Jusqu'au 1er janvier 1856, Montbrison est préfecture
de la Loire, rang qu'elle tient à cause de sa situation
géographique (le centre du département) et de
son histoire (ancien siège du bailliage et, au Moyen
Age, capitale des comtes de Forez)
Le tribunal "criminel" devenu ensuite la cour d'assise
y siège ; il y a aussi les prisons.
La caserne de Vaux qui a été construite en 1730
permet de loger une petite garnison.
Un petit séminaire diocésain a pris, en 1824,
la suite du collège impérial puis royal. Les écoles
primaires congréganistes, frères des écoles
chrétiennes et surs Saint-Charles, complètent
le dispositif scolaire avec la première école
normale encore embryonnaire.
Montbrison est une ville qui reste tournée sur elle-même,
un peu fière, assez secrète et peu consciente
de son déclin et de la rapide progression de sa grande
rivale : Saint-Etienne... Cf. Montbrison
1848-1914
B - Les classes sociales : une
société contrastée
Les notables
L'examen des listes d'électeurs établies pour
le suffrage censitaire donne d'intéressantes indications
sur les notables ; la liste de 1848 permet de cerner le profil
de l'aristocratie et de la bourgeoisie montbrisonnaises qui
forment en même temps la classe politique.
Cette classe sociale dominante est peu nombreuse (169 personnes
seulement) ; l'âge moyen des électeurs du canton
de Montbrison est de 52 ans ; l'électeur - le notable
de Montbrison - est un homme mûr, presque un vieillard.
Les professions de la classe dominante
:
- 53 % sont des propriétaires-rentiers nobles ou bourgeois,
s'occupant de gérer leurs biens (un hôtel particulier
à Montbrison, une résidence et des propriétés
à la campagne) ;
- 16 % d'hommes de loi : magistrats, avocats, avoués,
notaires...
- 15 % d'artisans bien établis et de commerçants
aisés, ce qui est peu.
- 12 % sont des fonctionnaires. Ce pourcentage élevé
est dû à la présence de la préfecture.
De par son âge, sa formation et sa situation professionnelle,
cette élite sociale très conformiste et sans grande
envergure se montre incapable de donner un vrai dynamisme économique
à la ville.
Dans ce milieu les petites fortunes dominent. Nous relevons
seulement quelques gros contribuables : Gaspard de Soultrait,
haut fonctionnaire (receveur général à
Montbrison) et important propriétaire foncier qui paie
3 589 F d'impôts, Murard de Saint-Romain à Magneux-Haute-Rive,
François Souchon du Chevalard qui a des domaines sur
5 communes, Joseph de Vazelhes, juge à Montbrison et
propriétaire à Grézieu-le-Fromental.
Cf. : Liste des Electeurs
au
suffrage censitaire (1845-1846) pour les cantons de Montbrison,
Saint-Bonnet-le-Château, Saint-Georges-en-Couzan, Boën,
Saint-Rambert, Noirétable et Saint-Jean-Soleymieux.
Les classes moyennes et modestes
Les artisans et petits commerçants forment le gros de
la population.
Les journaliers, vignerons, jardiniers sont nombreux (plus de
10 % de la population totale). Ils forment un groupe bien typé.
Leur situation économique peut devenir très précaire
en cas de crise.
La domesticité est nombreuse : hommes de peine, cochers,
jardiniers, servantes...
Les nombreux pauvres
Enfin, on peut estimer qu'environ 10 % de la population vit
dans la misère et la marginalité.
Le 2 décembre 1853, le cardinal de Bonald, archevêque
de Lyon dans une lettre pastorale lue dans toutes les églises
du diocèse décrit les
pauvres qui couchent sur un peu de paille, ou sur la terre nue,
les membres glacés par le froid, amaigris par la faim,
déformés souvent par les infirmités. Ils
voient auprès d'eux une épouse languir et s'épuiser
; ils entendent les cris des enfants qui demandent en pleurant
un morceau de pain...
Est-ce l'exacte réalité ? Certes il faut faire
la part du style emphatique - et un peu larmoyant - de l'époque
mais il est vrai que les indigents sont nombreux à Montbrison.
En 1848 on relève 213 ménages indigents
En 1853, 134 soit 477 personnes ; en fait il y aurait 250 ménages
soit de 600 à 700 personnes (1 habitant pour 12) ayant
de graves difficultés économiques. Rappelons qu'en
1847, après la récolte désastreuse de l'année
précédente, Paris comptait 1 indigent pour 3 habitants.
Dans la Loire, le service médical gratuit concernent
33 156 personnes pour 376 303 habitants des campagnes (soit
1 pour 10).
II - Une chronique des
malheurs et des misères
C'est la vie quotidienne, celle du "petit peuple"
que nous allons maintenant évoquer à travers des
faits divers dans une sorte de chronique
des malheurs et des misères :
Les malheurs étant souvent des "coups du sort"
entraînant l'indigence.
La misère impliquant des aspects matériels mais
aussi souvent moraux avec, malheureusement, perte de dignité.
A - Les malheurs
Accidents du travail aux conséquences
catastrophiques :
Le 29 septembre 1853, Thinet, voiturier de Moingt se rend à
Saint-Etienne ; il fait nuit et il somnole. A la Gouyonnière
il tombe sur la route et les roues de sa voiture lui passent
sur le corps... On appelle au secours, les gens du lieu ne se
dérangent pas ; "saisi par le froid", il ne
tarde pas à expirer...
Le 1er juillet 1854, Jacques Rivoire, de Sury revient du marché
de Montbrison avec une vache qu'il tient par une corde qu'il
a attaché à son bras ; à la sortie de Montbrison
des chiens effraient la vache qui caracole et entraîne
le malheureux paysan sur une longue distance. Jacques Rivoire
meurt à l'hospice le lendemain, à 57 ans, laissant
une nombreuse famille.
Le 29 juillet 1854, deux ouvriers travaillent dans une carrière
de pierre à Estiallet (hameau de Montbrison). Survient
un éboulement. Jean Clairet, est tué sur le coup
; son compagnon Etienne Armentier, de Boën, a le bras cassé.
L'un laisse une veuve, l'autre ne peut plus travailler et a
trois jeunes enfants à charge. Et il n'y a, évidemment,
aucune protection sociale.
Et pour continuer cette triste litanie :
Le 19 août 1856, Jeannette Bour, domestique à Monverdun
cherche à rattraper ses vaches qui ont traversé
le Lignon. Les eaux emportent la petite bergère qui se
noie... à la différence d'Astrée.
Le 1er février 1855, Jean Grange, de la Guillanche, commune
d'Essertines, est blessé à la tête par un
éclat de rocher à la suite d'un coup de mine,
alors qu'il était dans son champ. Il meurt le 11 février
à l'hôpital de Montbrison laissant une
femme enceinte et 6 enfants réduits par sa mort à
la plus profonde misère...
Le nommé Giraud d'Ecotay, palefrenier dans une auberge
est tué le 4 octobre 1856 par un coup de pied de cheval
: une veuve et quatre orphelins;
En juillet 1856, un ouvrier tombe d'un échafaudage et
se tue en construisant l'église de Panissières.
Il avait dix enfants. Le cardinal de Bonald, dans
sa bonté inépuisable à secourir les malheureux
envoie 100 F à sa veuve...
Calamités naturelles et
d'abord la foudre, toujours redoutée dans les campagnes
:
Le 1er août 1852, le feu du ciel frappe Jean Emonet, un
petit berger de 13 ans qui s'était abrité derrière
une meule à Veauchette : chapeau brûlé,
semelles des souliers décousues et broyées : mort
instantanée.
1er août 1853, 6 heures du matin, Louis Chambon, paysan
à Chazelles-sur-Lavieu est foudroyé au saut du
lit ; brève journée pour lui.
25 juillet 1854, la foudre tue Antoine Dupré, 42 ans,
d'Ecotay-l'Olme alors qu'il faisait une meule de gerbes de blé.
Il laisse une veuve et quatre enfants pour qui sa mort sera
désastreuse. Nombreux autres cas avec parfois incendie
de la ferme.
Les caprices du temps
Les "atrocités météorologiques"
ne sont pas l'apanage de notre époque et, à la
campagne, elles revêtent une grande importance pour les
récoltes et la prospérité générale
d'où les fréquentes prières publiques ordonnées
par l'archevêque de Lyon :
5 juin 1853, mandement du cardinal de Bonald demandant des prières
pour obtenir la cessation des pluies qui désolent nos
contrées.
- Avril 1854, sécheresse catastrophique.
- 5 mai, la pluie vient.
- 8 juin, il s'agit d'un véritable cataclysme.
- 13 juillet 1854, prières pour avoir le beau temps et
la cessation des pluies.
- 16 juillet 1854, enfin un temps plus favorable.
- Mai et juin 1856, graves inondations, prières publiques.
Les années 1853 et 1855 sont très mauvaises sur
le plan agricole d'où une hausse du cours des grains
et donc du prix du pain, principale nourriture des pauvres.
La neige fait aussi des victimes :
Marie-Anne Royer, 40 ans, journalière à Montarcher,
est retrouvée morte, le 24 janvier 1853, ensevelie dans
la neige sur le chemin de la Chaulme... Elle souffrait de paralysie
partielle.
Jean Lassagne, ramoneur originaire de Saint-Marcel-d'Urfé,
pris dans la tempête est sauvé, au milieu de la
nuit, in-extremis par Laurent Meunier, le boulanger de Saint-Jean-Soleymieux
le 2 mars 1853.
Cf.
aussi Les Caprices
du temps au milieu du 19e siècle
et Déluge
à Montbrison
La ruine complète
Incendies
En cette époque de bougies et de lampes à huiles
(et de chauffage au bois dans des foyers ouverts), les incendies
sont fréquents et les biens sont encore rarement assurés.
Deux exemples entre mille : un à la campagne, l'autre
en ville :
27 novembre 1854 à Magneux-Haute-Rive, le feu détruit
totalement la maison de Pierre Maillon qui est absent de son
domicile. Le curé et tout le village luttent en vain
contre l'incendie. Ce brave homme se voit ainsi en un instant,
ruiné. Rien n'était assuré.
17 mai 1856, l'atelier d'un menuisier, M. Sijallon, faubourg
Saint-Jean, à Montbrison, est détruit par un incendie
qui s'étend aux maisons voisines ; un vase de colle serait
resté sur le foyer à l'heure du dîner ;
le menuisier était assuré à la compagnie
du Soleil mais 6 familles modestes sont sur la paille...
Dans les cas les plus graves, les pompiers sont aidés
par les soldats de la garnison ; on sonne le tocsin ; une souscription
est ouverte... Cf. Incendie
à Ecotay
La saisie, autre moment dramatique
:
Commençons par une histoire édifiante racontée
par le Journal de Montbrison du 12 mars 1854.
Le 5 mars 1854, à Sury, un dimanche, vente aux enchères
du mobilier d'un journalier qui ne pouvait payer une dette ;
l'huissier arrête la vente, quelqu'un va tout payer. Suspens.
C'est le curé de Sury, le vénérable M.
Chapuis. Et le Journal de Montbrison de se réjouir :
la propriété, la justice, la religion, l'ordre
social tout entier se trouvent grandis et fortifiés aux
yeux des bonnes gens !
Le 8 avril 1855, l'huissier vend les meubles et les outils de
Mathieu Berthollet, tailleur de pierre à Moingt, saisis
à la requête de François Chovot, boulanger
à Moingt !
Ce sont là des faits divers qui nous semblent bien significatifs.
Le service militaire
Il constitue aussi une lourde charge pour les familles modestes.
A 21 ans, tirage au sort ; 1 conscrit sur 2 est envoyé
sous les drapeaux pour un service de 7 années. Les pauvres
gens n'ont pas les moyens de payer un remplaçant. Le
paysan vieillissant perd son fils au moment où il en
a le plus besoin. Et on ne revient pas toujours de cet interminable
service (les dangers s'appellent guerre de Crimée, typhoïde,
fièvre jaune, typhus...)
Certains conscrits se présentent avec une mutilation
qu'ils se sont volontairement infligée (souvent la 1ère
phalange de l'index droit, celui qui sert à faire feu)
; ils sont alors poursuivis.
Les décès sont fréquents à la caserne
de Montbrison (12, par exemple en 1856) à cause des maladies
(fièvres et typhoïde) et des suicides (coup de fusil,
noyade dans le canal, voire saut par une fenêtre de l'hôpital)
pour profond dégoût pour la vie, profond chagrin
nostalgique... Un service désespérément
long pour le malheureux pioupiou. Cf.
Sept
ans de service militaire
B
- La misère avec ses aspects moraux.
Les enfants premières victimes
de la misère
Les enfants naturels, - le plus souvent issus de pauvres domestiques
qui ont été séduites - sont relativement
peu nombreux : 62 cas pour 2061 actes de naissances enregistrés
à Montbrison soit 3 % pour la période 1949-1858
alors que la moyenne nationale est de 7 %.
Les enfants abandonnés sont, en revanche, encore très
nombreux même si leur nombre qui avait culminé
sous la monarchie de Juillet commence à décroître
: 395 cas de 1849 à 1858 soit plus de 19 % des actes
de naissance de la ville : un enfant sur cinq.
Un exemple significatif, le billet - maladroit - épinglé
aux haillons du petit Jean trouvé le 16 mai 1851 à
la porte de la Charité de Montbrison :
... J'ai déposé mon enfant
à la charité de Montbrison, dont il a été
baptisé, on lui a donné le nom de Jean. C'est
la misère qui me le fait abandonner. Si par la suite
je le peux, je chercherai à la reprendre... Conservez-lui
son nom.
L'enfant porte comme signe de reconnaissance une médaille
de la Vierge avec la prière : Ô
Marie conçue sans péché priez pour nous
attachée à un ruban rose.
Le message, à la fois émouvant et explicite, est
particulièrement intéressant. Il contient une
excuse (la misère), une intention (je chercherai à
le reprendre), et même un souci de dignité (conservez-lui
son nom).
Hélas, presque aucun de ces enfants ne retrouveront leur
famille. C'est la mise en nourrice dans la région de
Saint-Jean-Soleymieux, une enfance de petits valets, de ferme
en ferme, et s'ils survivent - mais les trois-quarts n'atteignent
pas l'âge adulte - une vie d'ouvrier agricole et le plus
souvent le célibat, auprès de la famille des nourriciers.
Pour éviter les abandons sauvages (les "expositions")
un tour est installé, de 149 à 1960, dans la muraille
de l'hospice, au faubourg de la Croix.
Les infanticides sont aussi, souvent, une conséquence
de la misère matérielle et morale. Ils ne sont
pas rares. Ces crimes sont le fait de pauvres femmes, souvent
domestiques, séduites puis lâchement abandonnées.
Affolées, elles commettent l'irréparable :
En septembre 1852, la cour d'assises de la Loire siégeant
à Montbrison déclare Marie B. de Saint-Etienne
coupable d'infanticide et, bien qu'ayant des circonstances atténuantes
la condamne 7 ans de travaux forcés.
En revanche, le 10 septembre 1853, la même cour acquitte
Catherine F., âgée de 23 ans, ouvrière en
rubans à Saint-Genest-Lerpt qui était aussi accusée
d'infanticide.
Les séducteurs ne sont pas, eux, mis en cause. Cf. Enfants
trouvés à Montbrison
Alcoolisme,
jeux d'argent, prostitution
Les débits de boissons sont très nombreux. Le
moindre village a plusieurs cabarets. En 1858, il y a dans la
Loire 3 745 débits de boissons (soit 1 pour 135 habitants).
Ce sont les lieux importants pour la sociabilité rurale
aussi bien que citadine. Ces établissements sont surveillés
de près par les autorités qui y voient des foyers
possibles de subversion. Là se transmettent les nouvelles,
là se concluent les marchés, là se forme
et s'exprime l'opinion publique...
En 1858, le préfet de la Loire fait fermer 24 cabarets
par mesure de sûreté ou
de moralité publique.
Parmi les nombreux accidents que relate la presse locale et
qui ont pour cause l'ivrognerie relevons le cas d'un vieux pochard,
Jean-Claude Chenevat, 78 ans qui, ivre, se jette sous les roues
d'une voiture hippomobile à Boën le 5 juin 1853
et a les deux jambes brisées. Le docteur Lenfant
examine le blessé et conclut qu'il faut l'amputer des
deux jambes...
On
trouve aussi des chutes, des noyades dans les "boutasses"
ou de simples caniveaux; et des coups de couteau distribués
dans les rixes d'après boire...
C'est pour lutter contre les méfaits du cabaret que,
cinquante ans plus tard, le père Volpette (de la communauté
des Jésuites du collège Saint-Michel) fondera
les premiers jardins ouvriers de Saint-Etienne.
Les jeux d'argent fleurissent dans ces multiples débits.
Les interdictions sont fréquemment renouvelées
:
En 1855, le maire de Valbenoîte vu
des plaintes des mères de famille arrête que tout
jeu d'argent, soit aux cartes et notamment à la bourre
ou mariage, soit de tout autre façon, seront interdits
dans les cafés, cabarets et auberges de la commune...
Un petit aménagement toutefois :
les cafetiers ne pourront donner à jouer que pour la
consommation faite.
En soirée, les débits de boissons ferment tôt
: 9 heures du soir du 1er octobre au 31 mars, mais le règlement
n'est pas toujours respecté. Cf. De
cabaret en cabaret
Les "mauvais lieux"
existent à Montbrison, ville de garnison. il y a plusieurs
maisons de tolérance (au moins cinq selon une étude
précise d'une étudiante stéphanoise). Plusieurs
sentences du tribunal correctionnel de Montbrison indiquent
que la prostitution est active : excitation
habituelle à la débauche de la jeunesse
: un an d'emprisonnement de 50 F d'amende pour Antoinette R.
dite La Grande (tribunal correctionnel de Montbrison du 19 novembre
1855). Le "milieu local", si on peut l'appeler ainsi
mais le mot est trop fort, semble lié aux militaires
de carrière, notamment aux remplaçants professionnels.
Certes, nous sommes loin des Mystères de Paris,
la prostitution semble limitée et n'a rien de comparable
avec le fléau qui frappe les grandes villes manufacturières
où de nombreuses ouvrières, à cause de
la misère, pratiquent le "cinquième quart
de la journée". Cf. Prostitution
et maisons closes
à Montbrison au 19e siècle
Mendicité, vagabondage, vols
alimentaires
Le rapport sur la mendicité présenté le
19 juin 1853 au conseil municipal de Montbrison constate que
la mendicité est une peste contagieuse qu'il faut extirper,
et qu'elle attriste les rues de la ville et les chemins ruraux.
Les mendiants se retrouvent surtout à Montbrison, au
voisinage des églises et aux portes des maisons bourgeoises
où les bonnes familles donnent
aux pauvres le lundi.
La mendicité est un délit qui est plus ou moins
grave suivant qu'elle est occasionnelle
ou d'habitude ou
encore qu'elle se pratique en réunion
c'est-à-dire à plusieurs.
Antoine Grange, d'Ecotay-l'Olme, est arrêté le
18 octobre 1855 à Montbrison alors qu'il mendiait. A
une demande de renseignement du procureur impérial de
la ville le maire d'Ecotay répond qu'Antoine
Grange est sourd, qu'il ne peut vivre que de la charité
publique, qu'il ne mendie jamais dans sa commune d'Ecotay et
qu'il n'est pas mendiant d'habitude...
En septembre de la même année, le Mémorial
relate l'accident dont a été victime un vieux
mendiant stéphanois : ... le
nommé Antoine Creusier, âgé de 80 ans, mendiant
d'habitude, marchant avec des crosses [des
béquilles] revenait
de sa ronde en rapportant une abondante provision de pain qu'il
avait vendue dans une maison située à Bourbouillon,
sur la voie de chemin de fer... Le pauvre vieux est
sourd et marche sur la voie ferrée. Il est happé
par une locomotive. On doit l'amputer du bras gauche.
Des adolescents et même des enfants quittent leurs parents
pour courir l'aventure. Ces jeunes vagabonds grossissent le
nombre des ouvriers "roulants", cette catégorie
sociale ainsi définie par le rapport sur la mendicité
déjà cité :
Ils n'ont ni famille, ni domicile,
ni même résidence connue. Leurs habitations éphémères
sont les cabarets où ils vont, de commune en commune,
dépenser le salaire de quelques journées... Ces
enfants perdus de la société parcourent au hasard
dans une oisiveté presque continuelle une carrière
vagabonde, source trop fertile de vices et de désordres,
quelquefois même de crimes...
Les vols alimentaires nous paraissent bien significatifs d'une
vraie misère. Relevons quelques cas parmi beaucoup d'autres
:
- 8 août 1852, vol d'une meule d'avoine à Saint-Marcellin.
- Vol avec escalade et effraction chez Meunier, boulanger à
Saint-Jean-Soleymieux (il s'agit de l'ancêtre de l'helléniste
Mario Meunier) dans la nuit du 10 au 11 août 1852. Les
visiteurs nocturnes n'emportent pas le tiroir-caisse mais 20
livres de pain miche.
- Dans la nuit du 15 au 16 août 1852, à Ecotay,
des voleurs détachent d'une meule plusieurs gerbes de
blé, les battent dans un drap, vannent le grain et en
emportent environ deux doubles décalitres...
- La même scène se déroule, dans la nuit
du 17 au 18 août à Moingt.
- En août 1858, le tribunal correctionnel de Montbrison
juge deux adolescents : Charret et Bodet qui s'étaient
emparés d'une dinde dans les champs et qui voulaient
la vendre à un aubergiste de Montbrison. Il inflige 6
mois de prison au nommé Charret qui est récidiviste
et un mois pour son compère.
On relève encore de multiples vols : des fruits, des
légumes, de la farine, un porc.. cf. Les
vols alimentaires
au 19e siècle
Vols,
criminalité
Passons à deux histoires qui finissent mal :
Le 31 mai 1854, Jean Tollin, né à Saint-Laurent-sous-Rochefort,
journalier, sans domicile fixe, dérobe trois tabliers,
neuf mouchoirs de poche et une chemise de couleur qui séchaient
dans une cuisine à Saint-Maurice-sur-Loire. Le roulant
est arrêté au moment où il changeait sa
chemise contre celle qu'il venait de voler. Le 4 septembre suivant
la cour d'assises le condamne à 5 ans de prison.
Benoît Bernard, né à Cottance, ouvrier terrassier
sans travail vient chercher de l'ouvrage à Montbrison.
Il dort blotti derrière une meule dans la cour de la
ferme Vial, au faubourg de la Madeleine à Montbrison.
Le 8 octobre 1854, pris de boisson et d'un accès de désespoir
il craque une allumette chimique. Deux meulent flambent. Le
terrassier vagabond a ainsi exprimé sa révolte
mais, le 19 décembre 1854, la cour d'assises lui inflige
12 ans de travaux forcés. Reviendra-t-il du bagne ? Rien
n'est moins sûr... Cf. aussi Un
fait-divers : guet-apens
près de Feurs (1851).
Les justiciables
Des nombreuses statistiques fournies par l'administration on
peut déduire :
- Que, dans notre région forézienne, la criminalité
est nettement inférieure à la moyenne nationale
: 1 accusé pour 8 700 habitants pour la Loire, 1 pour
4 900 pour l'ensemble du pays.
- Les justiciables sont dans 4 cas sur 5 des hommes.
- Leur niveau d'instruction est faible : il y a, parmi eux,
une moitié d'illettrés.
Rappelons les vers de Victor Hugo écrits après
la visite d'un bagne :
Chaque enfant qu'on enseigne est un
homme qu'on gagne
Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l'école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d'une croix.
Le justiciable-type est, chez nous, le plus souvent un journalier
ou un ouvrier, très rarement un commerçant ou
un membre d'une profession libérable. Il est jugé
dans 2 cas sur 3 pour un crime contre la propriété,
donc un vol.
Ce portrait du "criminel moyen" correspond assez bien
au type du "roulant", le travailleur manuel allant
de village en village ou de ville en ville suivant les circonstances.
Le chômage, les mauvaises fréquentations, une occasion
quelconque peuvent le faire glisser vers le vagabondage puis
la maraude et le vol : qui vole un
uf vole un buf.
Toutefois, grâce à Dieu, pauvreté n'est
pas vice et la plupart des pauvres gens sont honnêtes,
courageux et même généreux. De nombreux
faits divers en témoignent : grosses sommes d'argent
perdues et restituées, actes de courage, prix de mérite
à l'occasion de comices...
III
- L'attitude du pouvoir et des nantis
A - Au niveau de la municipalité
Rapport de la commission municipale
Un document d'époque présente beaucoup d'intérêt
pour essayer de comprendre la mentalité et l'attitude des
nantis. Il s'agit du rapport de la commission municipale créée
en 1853 pour réprimer la mendicité à Montbrison
- le titre est déjà un programme ! - publié
dans le Journal de Montbrison en
juillet 1853.
Un rapport de 1848 affirmait que la principale cause de l'indigence
était l'oisiveté. L'analyse présentée
par le rapport de 1853 est moins sommaire. La commission relève
de multiples causes au paupérisme :
1 - La suppression des biens communaux : les
bois et pâturages communaux fournissaient autrefois aux
ménages pauvres les moyens de nourrir quelque bétail...
de se chauffer en hiver, de réparer la chaumière.
2 - La disparition de beaucoup d'institutions religieuses, couvents,
chapitres... qui outre leur influence
morale distribuaient aux nécessiteux du voisinage
des secours abondants.
3 - La résidence en ville des propriétaires fonciers
qui, autrefois, restaient sur leurs terres. Ils ne dépensent
presque rien sur place et c'est à leur exemple que les
gens des campagnes vont s'agglomérer
dans les ateliers et les cités manufacturières...
Voilà trois "bonnes" raisons qui semblent bien
dire combien on regrette l'Ancien Régime ! Et puis il y
a d'autres nouveautés tout à fait fâcheuses
:
4 - L'instruction primaire qui commence à se répandre
détourne les jeunes gens de la campagne et créée
de dangereuses illusions. Ils regardent
avec dédain les métiers pénibles de leurs
parents. ils prennent en aversion la charrue, la bêche,
le marteau... Ils veulent devenir commis, employés
de bureaux... Ceux qui échouent
deviennent les ennemis acharnés de la sociétés...
des fauteurs d'anarchie...
Pour les filles, selon les rapporteurs de la commission, c'est
encore pire. L'instruction primaire leur donne des
goûts de luxe, de bien-être, elles veulent
presque toutes devenir brodeuses, couturières,
lingères, tisseuses...
La solution, pour ces messieurs, serait d'organiser une école
différente pour chaque classe sociale comme cela se pratique
en Angleterre.
5 - Le poids du service militaire : pas moins de sept années,
nous l'avons dit, pour ceux qui ont tiré un mauvais numéro
et qui n'ont pas les moyens de payer un remplaçant.
6 - L'alcoolisme et le tabagisme : Les
principales causes des dépenses des journaliers et des
domestiques consistent dans l'usage immodéré du
tabac et de l'eau-de-vie. Pour l'herbe à Nicot
la dépense va de 0,50 F à 1,50 F par fumeur et par
semaine.
7 - Le mariage prématuré des indigents qui, bien
sûr, n'épousent pas de riches héritières
: Ils s'unissent presque toujours à
des jeunes filles aussi pauvres qu'eux... Leur unique dot c'est
la charité publique. Et, en plus, ils font des
enfants ! Ainsi apparaissent de nouvelles générations
d'indigents...
8 - L'éclatement de la famille patriarcale aggrave la situation
car réunis ensemble, les grand-père
et grand'mère, quelques oncles et tantes célibataires
ou veufs, atténueraient leurs malheurs respectifs...
Et enfin :
9 - Les salaires trop élevés ! car ils rendent les
ouvriers dépensiers et prêts à revendiquer
: dans les filatures, ce sont les fileurs
les mieux rétribués et les moins nombreux qui ont
toujours le verbe haut et la menace à la bouche
tandis que les tisserands travaillant à domicile ont une
attitude exemplaire. Ils ne se plaignent jamais, ne se révoltent
jamais... et, pouvons-nous ajouter, gagnent un salaire de misère
!
En fait, la situation idéale serait d'avoir les pauvres
à la campagne, sous la houlette du châtelain-propriétaire
foncier, près d'un moutier, avec, si l'on veut, un maître
d'école pour enseigner l'alphabet et le catéchisme
aux garçons mais sans leur gâter l'esprit. Avec les
biens communaux, ils pourraient élever chèvres et
cochons, loin de la ville, des cabarets et des idées de
sédition. Voilà le rêve, en 1853, de la plupart
des édiles montbrisonnais à l'image des trois membres
de la commission : M. Chavassieu, un homme plutôt philanthrope
qui deviendra maire de Montbrison, M. Rombau, un grand propriétaire
et un homme de loi, le juge Boudot.
Ils n'ont pas saisi une donnée essentielle : l'amorce de
l'exode rural, un mouvement général vers les villes.
Montbrison en est la première étape pour les habitants
des monts du Forez. Cette mutation transforme le pays, le faisant
passer d'une civilisation rurale à un mode de vie urbain
et industriel.
Aussi proposent-ils quelques mesures générales qui
resteront des vux pieux : alléger les impôts
fonciers, diminuer les charges militaires, limiter le nombre des
débits de boissons (1 cabaret seulement pour 500 habitants)
enfin n'aider les nécessiteux que s'ils ont au
moins cinq ans de résidence à Montbrison.
Hélas, seule cette dernière disposition pourrait
être applicable. A chacun de garder ses pauvres !
Inspirée par la Commission, la municipalité met
en place des mesures de surveillance et de répression :
§ Surveillance des hôtels et maisons garnies ou non
garnies louant au mois : Tout logeur...
doit refuser le logement aux mendiants vagabonds et gens sans
aveu... (art. 3 de l'arrêté municipal
du 27 septembre 1853).
- Ouverture du bureau de bienfaisance seulement à ceux
qui habitent Montbrison depuis 5 années.
- Refus de secours à ceux qui refusent un travail qui leur
est offert, au jour, à la semaine ou à l'année...
- Arrestation des mendiants et des vagabonds. Ils sont passibles
d'une peine de prison ferme allant; selon les cas, de 15 jours
à plus d'un an. Ainsi en janvier 1852, Claude Lapras, en
condamné à 13 mois de prison pour vagabondage
et mendicité avec récidive par le tribunal
correctionnel de Montbrison.
- Répression du grappillage dans les vignes. En annexe
citons une histoire tragique : Jacques Crozet, de Bard, employé
des chemins de fer rentre dans une vigne pour voler une grappe.
Le propriétaire, un certain sieur Peillon, âgé
de 71 ans, de Saint-Marcel-de-Félines, le tue d'un coup
de fusil. Le meurtrier s'en tire avec 6 mois de prison !
- Surveillance du prix du pain et des boulangers. Le pain est
le principal aliment des gens modestes. Son prix a une grande
importance or il varie fortement suivant les circonstances (situation
économique générale, importance de la récolte
des céréales...). Ainsi le prix du kg de "pain
miche" passe-t-il de 32 centimes à 62 centimes de
janvier 1852 à octobre 1856. Il y a quatre sortes de pain
: le pain blanc, "de froment", dit miche", le pain
de froment (première qualité), le pain dit "de
ménage" ou "efferain" moitié froment,
moitié seigle, enfin le pain de seigle. Le prix du pain
est fixé par arrêté et très surveillé.
En 1856, un ouvrier gagnant en moyenne 2 F par jour ne peut acheter
avec cette somme qu'un peu moins de 4 kg de pain "de ménage".
Les arrêtés municipaux imposent aux boulangers de
vendre le pain exclusivement au poids, et, si c'est nécessaire,
de le détailler. Les poids utilisés sont souvent
contrôlés et le tribunal correctionnel condamne fréquemment
les boulangers malhonnêtes. Ainsi Jean Fougerand, 43 ans,
boulanger à Montbrison, est condamné à 15
jours de prison et 500 F d'amende pour
tromperie sur le poids du pain qu'il vend.
Mesures sociales prises par la ville
A côté de cette batterie de mesures de répression
ou de surveillance, le conseil municipal a quelques initiatives
plus sociales :
- Ouverture d'une première école maternelle en 1854
(une "salle d'asile") pour assurer aux enfants des classes
ouvrières surtout, voués aux conséquences
d'un abandon de tous les jours, un asile... Cet "asile"
gratuit, surtout destiné aux enfants pauvres, est dirigé
par les surs Saint-Charles et placé sous la surveillance
d'un comité de dames patronnesse. On y donne un premier
enseignement moral et religieux ainsi que des soins de propreté.
Il y a une cantine mais l'effectif est considérable et
on n'applique aucune pédagogie spécifique aux petits
enfants en se contentant d'imiter la grande école. Cf.
: L'asile de l'hôtel d'Allard,
première école
maternelle de Montbrison (1855).
- En 1854 encore ouverture d'un chauffoir public, une salle de
la mairie où les malheureux qui se gèlent dans leur
galetas peuvent pendant un moment tendre les mains vers un gros
poêle rougi.
- En 1855, ouverture par la ville d'un atelier de tissage de la
soie pour recevoir de jeunes apprentis pauvres. Ils seront formés
par les ouvriers les plus intelligents et de bonne moralité.
-Organisation de consultations gratuites, 2 jours par semaine,
à l'hôpital pour les gens qui sont secourus par le
bureau de bienfaisance.
- Le bureau de bienfaisance aide environ 200 familles. Ses ressources
viennent de la générosité du public et d'initiatives
variées : loterie au profit des pauvres avec comme gros
lot un service de table offert par l'Empereur, quête le
jour de la fête patronale (la Saint-Aubrin), recette des
entrées quand le musée d'Allard est ouvert, organisation
de spectacles (le 19 avril 1858, quelques militaires et des jeunes
gens donnent un vaudeville intitulé : Une
chambre à deux lits...)
B
- Au niveau du département :
Rôle social du conseil général
Le rôle social du conseil général est important.
Le gouvernement, par l'intermédiaire du préfet,
détermine son action. Or l'Empire, nous l'avons dit, s'intéresse
aux questions sociales, ne serait-ce que pour contenir les "classes
dangereuses".
La 3e commission du conseil général est chargée
du "secteur social" dont dépendent notamment
le service des enfants trouvés, les services de bienfaisance,
les aliénés, l'administration des prisons.
- Les enfants trouvés à la charge du département
sont encore au nombre de 1 134 en 1 854. Dix ans plus tôt
il dépassait 2 000. Leur sort s'améliore lentement.
Le salaire - misérable - des nourrices s'accroît
un peu en 1856 et 1857. Un service d'inspection est créé
avec un inspecteur et un seul agent. M. Micheletti, le premier
inspecteur, fait un travail remarquable.
- Un service médical gratuit "en faveur des gens des
campagnes indigents" est mis en place en 1854 avec des médecins
cantonaux qui recevront 500 F pour ce service (on compte surtout
sur leur "zèle") ; à Montbrison ce sont
MM. Dulac et Rey. Les médecins cantonaux sont appelés
par le maire ou le curé pour des malades dûment inscrits
sur la liste des indigents. Ils se réunissent 2 fois par
an au chef-lieu d'arrondissement sous la présidence du
préfet. Ce réseau sanitaire léger, décentralisé
est, c'est certain, une mesure intéressante même
s'il ne concerne pas toute la population (10 000 malades en bénéficient
la première année).
- En revanche, deux projets départementaux avortent en
1854 et 1855. Le dépôt de mendicité prévu
à Ambierle n'est pas ouvert. Il devait reprendre le rôle
de celui créé à Montbrison en 1808 et fermé
peu d'années après. L'orphelinat Napoléon
(12 lits pour les orphelins d'anciens militaires) devait être
créé à la suite d'un legs de 50 000 F pour
le Forez (testament de Napoléon 1er en faveur des régions
de France les plus touchées par les guerres de l'Empire).
Finalement le legs sert à distribuer des "prix Napoléon"
décernés par le préfet, le 15 août,
à de bons ouvriers de l'industrie et de l'agriculture.
C - Au niveau de l'Etat : rôle
personnel du préfet
Le gouvernement impérial souhaite qu'une vie mondaine,
à l'exemple de celle de la cour, anime les préfectures.
Les fêtes sont utiles, sur le plan politique et sur le plan
économique. Le Moniteur écrit :
Les dépenses d'un grand bal retombent comme une pluie d'or
sur toutes les industries.
A Montbrison, le préfet Ponsard suit la consigne et ne
manque pas d'organiser des réceptions en louant la politique
"paternelle" de l'Empereur. Madame la préfète
parcourt le grand salon avec son "aumônière"
et quête pour les pauvres :
- 350 F le 31 décembre 1853, pour les vux du personnel
à M. le Préfet.
- 530 F le 19 janvier suivant au cours d'une soirée avec
toutes les notabilités du département.
Cet argent va, pour une bonne part, à l'uvre des
Dames de la Miséricorde
que Madame Ponsard fréquente assidûment. Cette uvre
composée de femmes de la bourgeoisie montbrisonnaise aide
200 familles en distribuant du pain, du charbon, des vêtements.
Le pouvoir politique se sert des uvres charitables pour
saupoudrer quelques secours aux indigents. Le moment des distributions
est bien choisi : fête nationale (15 août), baptême
du Prince impérial, fêtes à la préfecture...
Il y a un effet de propagande évident. Cf. :
Fêtes à la préfecture
D - Attitude de la bonne société
Les classes aisées, satisfaites de la situation, voudraient
la pérenniser. Les articles de fond du Journal de Montbrison
sont révélateurs comme celui de M. Léon Daudré
intitulé : Conseils aux ouvriers.
Disons quelques mots de ce texte. Il y développe trois
idées essentielles :
1° La propriété est sacrée !
La propriété, c'est le travail, l'intelligence,
l'économie. Tout le monde peut s'asseoir au banquet de
la vie, seulement, les plus heureux, les plus habiles ou les plus
adroits y occupent les meilleures places. Etre pauvre est presque
une faute.
2° Les riches sont indispensables.
C'est du riche que vient tout le travail...
On a beau vouloir vous séparer de lui, vous êtes
solidaires de son aisance, de sa confiance, de sa tranquillité...
Lorsque le riche est inquiet, vous connaissez la misère...
3° Le christianisme est l'opposé du socialisme.
Le dernier mot du socialisme est de jouir
; le dernier mot du christianisme est souffrir... L'évangile
défend de prendre le bien des personnes, le socialisme
veut s'emparer du bien de tout le monde...
Ce discours reflète l'inquiétude de beaucoup de
nantis qui perçoivent la sourde montée d'idées
républicaines et parfois socialistes dans les couches populaires.
E - Attitude de l'Eglise
Elle s'appuie, comme souvent, sur la bonne société
et le régime politique en place... Le cardinal de Bonald,
archevêque de Lyon, est d'ailleurs un grand dignitaire
de l'Empire.
L'église catholique patronne de nombreuses uvres
charitables : Conférences Saint-Vincent-de-Paul, uvre
de Saint-François-Régis (voué à
la régularisation des unions), Dames de la Miséricorde,
uvre des Bons livres... Ces groupements sont aussi des
moyens d'essayer de ramener à la pratique religieuse
les milieux populaires qui se déchristianisent progressivement
:
La charité forcera le pauvre à venir aux pieds
de la religion... dit le cardinal de Bonald qui, d'autre part,
fait d'admirables lettres pastorales remplies d'esprit évangélique.
Il proclame avec ferveur : Le Christ
est le compagnon inséparable du pauvre... Oui, le Christ
mendie dans la personne de l'indigent, il est aux fers dans
la personne du prisonnier, il voyage dans la personne du pèlerin...
F - La mutualité
C'est à cette époque qu'apparaissent les premières
sociétés de secours mutuels. Elles sont inspirées
soit par la "gauche" soit par l'Eglise. Le pouvoir
politique les encourage tout en les surveillant de près.
Il y a là un moyen efficace de combattre la misère.
En 1851, il y a à Montbrison 4 sociétés
de secours mutuels qui placent leurs fonds à la caisse
d'épargne de la ville. Elles n'ont pas perduré
et il faut encore attendre quelques années pour qu'apparaissent
des sociétés mutualistes plus solides : société
des Sapeurs-pompiers (1856), des Jardiniers (1862), des Ouvriers-réunis
(1882).
Les chiffonniers de Montbrison (les "patères")
ont constitué, eux aussi une très modeste société
mutuelle qui dépose une petite somme au bureau de police.
En 1852, elle possède 13 F. Cet argent est utilisé
pour payer les frais d'inhumation du nommé Georges Cyprien,
crocheteur et "enfant de la Charité" mort subitement...
Cf. La
mutualité
Après cette évocation de la vie quotidienne, que
dire, en conclusion, de la situation de la région montbrisonnaise
au début du Second Empire ?
Pays rural, le Montbrisonnais ne paraît pas être,
objectivement, une des régions les plus défavorisées
de l'Empire même si la vie reste difficile pour beaucoup
de gens.
Des actions ponctuelles sont réalisées pour faire
reculer l'indigence. Elles mêlent la répression (justice
très dure, lutte contre la mendicité et le vagabondage,
absence de liberté d'expression...) et des mesures d'assistance
(service médical gratuit, inspection des enfants trouvés...)
Le régime s'intéresse aux questions sociales car
la prospérité est un gage de tranquillité
et de stabilité politique.
Pour les possédants atténuer la misère paraît
un bon moyen d'enrayer la progression des idées nouvelles
- le socialisme qui fait si peur - et de maintenir le statu quo,
une situation qui leur est favorable...
Pour l'Eglise enfin, la charité a aussi un but pastoral.
Les trois grands pouvoirs : celui - politique - du régime
impérial autoritaire, celui de l'argent du capitalisme
naissant et enfin l'autorité morale de l'Eglise agissent
dans le même sens afin de conserver la même situation
sociale, sans autre changement que le développement économique.
L'élite - la classe sociale dirigeante - n'a pas conscience
de la profonde transformation du pays qui s'amorce, avec notamment
:
- Le développement des techniques et l'industrialisation
du pays.
- Le début de l'exode rural.
- L'émergence d'une classe moyenne.
Des signes encourageants sont toutefois à relever. Les
travailleurs ont moins de résignation pour supporter les
maux inévitables de leur condition, comme dit Léon
Daudré, dans le Journal de Montbrison. Ils commencent à
s'organiser et, par exemple, créent leurs premières
sociétés de secours mutuels. Ils préparent
ainsi, en tâtonnant, les progrès sociaux des générations
suivantes.
1er janvier 1856, la préfecture de la Loire quitte l'ancien
collège des Oratoriens de Montbrison pour Saint-Etienne
: La "ville noire", grande rivale de Montbrison, est
définitivement victorieuse. Montbrison - "la capitale
du Forez" - devient une petite ville tout comme une autre
qui va s'assoupir pendant une longue période. Mais les
Montbrisonnais garderont longtemps encore une pointe de fierté,
de la résignation, et beaucoup de nostalgie. C'était
le vieux temps. Mais était-ce bien toujours le bon temps
?
Joseph Barou
Conception
: David Barou
; textes et documentation : Joseph
Barou
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