Avant
la guerre de 39, j'avais une grosse moto : une 350 culbutée,
4 chevaux. Je l'avais achetée d'occasion : seize cents
francs. J'ai acheté cette moto quand j'étais au
régiment à Clermont avec les sous que j'avais gagnés
quand j'étais placé, valet, dans les fermes de Saint-Bonnet.
Ce qui me fit acheter cette machine c'est que mon frère
fut affecté au même régiment que moi alors
que j'avais fait un an. Le service, alors [adon],
était de deux ans.
Nous nous
en servions pour venir en permission de vingt-quatre heures ou
de trente-six heures et même, des moments, en permission
de minuit. Ça allait plus vite que le train, d'autant plus
qu'il fallait monter de Montbrison à Planchat (1),
à pied.
Quand
la guerre se déclara je l'amenai à Planchat, chez
ma mère, où elle resta sous le hangar [chapi]
les cinq ans de ma captivité. Personne n'y toucha, il n'y
avait pas d'essence. Quand je revins, en quarante-cinq, j'étais
content de retrouver ma moto que j'aimais bien. Mais on ne pouvait
guère rouler. Ils [les
pouvoirs publics]
donnaient des bons d'essence de cinq litres par mois et "ça
n'abondait guère".
Je me
mariai et l'année d'après il m'arriva des jumeaux
[éna
bessounè].
Comment faire pour aller se promener en moto ? Comme du temps
de la guerre j'étais agent de liaison avec un side-car,
il me vint l'idée d'emmancher un "side" à
ma moto. J'avais repéré chez Béraud le carrossier
un side[-car]
de l'armée dans un tas de ferraille. J'allais lui demander
de me le vendre et il me le laissa pour mille francs. Avec Blanchet
le serrurier - qu'on a bien connu - nous montâmes ce panier
sur la moto. Ça me coûta six cents francs de travail.
C'était pas cher.
Mais pour
essayer ce side-car, j'allai demander à mon beau-frère
Joseph de venir avec moi. C'était un samedi après-midi.
Joseph, bonne pâte, ne se fit pas prier. En arrivant devant
chez Blanchet, je lui dis : "Monte dans cette corbeille".
Je voulais essayer mon side-car. Mon Joseph était à
peine monté dedans que je démarrai au guidon de
la moto. Et nous voici partis vers Savigneux : première,
seconde, ça allait tout à fait ["franc"]
bien.
Mais quand je passai sous le pont du chemin de fer, que je pris
la troisième, je me tournai vers mon beau-frère
qui se mit à transpirer, en passant par toutes les couleurs,
du rouge au vert. Il soufflait, il n'en pouvait plus. Je lui criai
: Ça ne va pas Joseph ? Il me fit signe que non.
Alors je m'arrêtai, vers la route de Précieux. Alors
il me dit : Tant que tu allais à trente ou quarante
à l'heure, ça allait mais quand tu as pris la troisième
que tu roulais à soixante à l'heure je ne pouvais
plus suivre, tu ne m'avais pas dit que le panier
, le side-car
n'avait pas de fond.
En arrivant
de faire cet essai je confectionnai vite un plancher en planches
de caisse que j'ajustai solidement au fond du side. Et la première
grande expédition fut de monter à la fête
de la Saint-Barthélemy, à Saint-Bonnet où
on était invités à dîner, en famille.
Au milieu de l'après-midi du dimanche de la Saint-Barthélemy,
la femme sort le matelas [lo
cuitre]
du lit des jumeaux qui avaient de huit à neuf mois pour
l'étaler ["aplater"]
au fond du side-car avec une alèse en caoutchouc et un
petit oreiller ["carré"]
par-dessus. [Elle]
prépara un petit panier où elle mit la lampe à
alcool à brûler, deux fioles en verre du biberon,
beaucoup de carrés de serviette-éponge, les "pampers"
n'existaient pas encore. [Elle]
enfonce ce panier dans le pointu [du
side-car]
devant le matelas. [Elle]
couche les gamins qui avaient un grand sourire de monter dans
cette caisse en fer et d'être dehors. La femme, à
cheval sur le porte-bagages, moi au guidon, et nous voilà
partis, tous les quatre, sur la route Nouvelle.
Ça
marcha bien jusqu'à la Guillanche, mais quand arriva le
premier virage, il fallut prendre la première. Et ça
montait pas vite mais ça allait quand même d'autant
plus que les gamins dormaient. Mais quand on fut vers la chapelle
d'Essertines-Basses, voilà que mon side se sépare
de la moto. Le side s'affala sur la route. Une barre qui reliait
le tout se dessouda. J'arrêtai, bien sûr, mais dès
que ça ne pétait plus, les jumeaux se réveillèrent
et se mirent à pleurer ["bialer"].
La femme les sort de la caisse, les promène un peu sur
la route, mais du moment que ça ne pétait plus,
ça n'allait plus. Elle sortit donc du panier la lampe à
alcool pour leur faire chauffer un biberon mais pas d'allumettes.
On les avait oubliées. Que faire ?
Je commençai
donc à dévisser cette barre d'attache du panier
avec une clé à molette que j'avais fait suivre,
sans trop savoir comment j'allais réparer mon affaire.
Mais voilà qu'une auto montait sur la route. C'était
Jean Bernard qui allait aussi à la fête de Saint-Bonnet.
Il s'arrête, me propose ses services. Et il se trouva d'avoir
du fil de fer et des allumettes. Nous avons réparé
notre engin tant bien que mal et nous sommes repartis quand même.
La moto et le side-car étaient, après la réparation,
un peu déséquilibrés. Ça tirait sur
un côté "affreux" mais nous sommes arrivés
à Saint-Bonnet pour midi. Pas besoin de vous dire que les
biceps des bras me faisaient bien mal quand nous sommes arrivés
au bourg.
(1)
Hameau de la commune de Saint-Bonnet-le-Courreau.
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