Le
battage au fléau
En automne, deux mois après les moissons, en octobre, il
faut battre les gerbes s'il fait beau temps, et les rentrer au
gerbier, dans la grange.
Le paysan et sa femme, si c'est une petite propriété,
pendant que les enfants dorment, l'après-midi, attellent
les vaches au char à quatre roues. Si c'est une grosse
exploitation, c'est le patron et le valet qui attellent les bufs
et les voilà partis sur les chemins et qui prennent le
passage (le trapon) qui va
à la terre où il y a deux ou trois cuchons, si c'est
dans le bas de la commune. Si c'est dans le haut, à la
place des cuchons on fait
des cacalons.
Quelle différence y a-t-il ? Les cacalons
sont plus petits, ils ont à peu près cent gerbes.
On les bâtit en restant par terre tandis que les cuchons
sont plus gros. Ils ont plus de deux cents gerbes et il faut être
deux pour les bâtir, un qui donne les gerbes à la
fourche et l'autre qui les empile comme une poire bien ronde.
Et la cime est pointue. Pour mettre la dernière gerbe celui
qui bâtit quitte ses sabots et se cramponne comme il peut
en passant le gros orteil dans le lien de la gerbe, de peur de
glisser.
Je disais donc qu'ils rentraient les gerbes qui étaient
le plus souvent du blé - le
blé c'est le seigle
de Saint-Bonnet - avec les vaches ou les bufs. Si
c'était un peu en pente dans la terre, ils creusaient deux
trous avec une jaille (1)
pour y faire passer les deux roues du côté d'en haut
afin que ce soit plus plat pour faire un beau chargement qui ne
se renverse (2) pas en chemin.
Pour sortir de la terre, si c'était en pente, il y en a
un qui appuyait du côté d'en bas avec la fourche
pour empêcher le chargement de se renverser.
Une fois sorti de la terre, en arrivant au chemin, on donne un
autre tour de la bille (3)
pour serrer la perche, les gerbes s'étant un peu tassées.
En rentrant à la grange, il faut faire bien attention de
ne pas manquer les portes qui, parfois, ne sont pas trop larges
si le blé se trouve un peu long. Pendant que l'homme desserre
le chargement, la femme va vite voir si les enfants sont réveillés.
S'ils dorment encore, ils déchargent vite le char, s'ils
sont réveillés, elle les porte à la grange,
sur une couverture, dans un coin.
Le gerbier se trouve toujours en face de la fenière. Si
le foin est à droite, les gerbes sont à gauche et
empilées à plat, toujours l'épi au-dessus
[surélevé]. Du côté de la grange, il
faut faire de jolis rangs bien droits et qui puissent se compter.
Quand la grange n'est pas très grande, on met l'avoine
et l'orge sur des perches, entre les poutres du toit, en laissant
un trou pour envoyer les gerbes.
Comme à Saint-Bonnet c'est en pente, la grange se trouve
presque toujours au-dessus de l'étable des vaches et du
côté d'en haut. L'entrée se situe de plain-pied.
Si c'est plat on fait une rampe d'accès avec du remblai.
Pour
la Croix (4), le 14 septembre, on
en avait rentré une charrée, du plus joli blé,
pour battre et faire de la semence.
Quand toutes les gerbes sont rentrées, on les laisse jusqu'à
Noël. Quand il fait mauvais dehors, on se met à battre
au fléau.
En hiver, ceux qui ne battent pas à la machine donnent
parfois leur récolte à battre, à prix fait,
pour vingt sous le bichet (5).
Donc, ils se mettent quatre jeunes, bien courageux et qui s'entendent
bien. Ca leur fait de l'argent pour passer les dimanches.
La paille de blé [de seigle]
battue au fléau se vend bien plus cher que celle battue
à la machine et le blé est plus joli parce qu'il
est moins cassé.
Les quatre hommes partent travailler à la pointe du jour
et ils restent jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Ils emportent
leur écousso (6). Il
faut deux droitiers et deux gauchers.
Le fléau se compose d'un manche en frêne ou en noyer
- parce que c'est plus flexible - de la longueur d'un homme, à
peu près. Au bout du manche il y a un nerf de buf
qui est serti dans deux rainures et qui tourne autour du manche.
Après il y a le battant (7)
qui est toujours fait avec du bois dur, de l'alisier ou du chêne
et qui se termine toujours par un nud pour l'empêcher
de fendre. De l'autre côté, vers le manche, le battant
se termine par une boucle (8), en
bois, généralement du genêt, en forme de "U",
qui est fixée au battant par une bague et deux pointes
pour la retenir. La boucle du battant et le nerf de buf
sont reliés par une lanière en cuir blanc bien souple.
Ce qui va le mieux pour battre, c'est à trois, parce qu'à
quatre il faut être adroit et vif, et ne pas laisser le
fléau sur la paille. A deux, ça se fait bien aussi.
Les petites fermes, où il n'y a qu'un homme, prennent un
manuvre, quatre francs par jour, nourri. Le plus pénible
pour battre, c'est quand on est seul. On appelle ça : "battre
la passion".
Pour le battage, il y en a un qui grimpe sur le gerbier et qui
jette dix gerbes sur le sio
(9) si c'est un petit sio
et douze si c'est un grand sio.
Ce plancher est fait de gros plateaux de deux pouces et demi d'épaisseur
[sept centimètres environ]
et qui ne sont pas bouvetés. Avant le battage, il faut
bien regarder si les plateaux sont bien joints après avoir
bien balayé. Si par hasard il y a des jours, il faut y
bourrer du papier ou un vieux chiffon avec la pointe d'un couteau.
On met donc cinq (ou six gerbes) de chaque côté de
l'aire, sans les délier. Et les voici qui commencent à
marteler ces gerbes. Le grain voltige de tous côtés.
Après, avec le manche du fléau, ils tournent les
gerbes d'un demi-tour, ensuite ils recommencent à marteler.
Après, il y en a un qui détache les liens en gardant
l'attache dans la main, l'épi près du pouce, et
quand les gerbes sont déliées, il tape l'épi
sur la pointe de ses sabots pour en faire sortir le grain.
Pendant ce temps, un autre écharpe les gerbes avec la pointe
du râteau et étale la paille bien régulièrement.
A ce moment-là, la paille occupe toute l'aire, et voici
nos batteurs qui recommencent à marteler cette paille de
plus belle. Ca va mieux, le battant porte mieux que sur les gerbes
non déliées. Plus ça tape vite, plus la paille
est secouée.
Quand ils ont fait une allée d'un côté et
un retour de l'autre, il fait retourner la paille. Pour faire
cela il passe le manche du fléau sous la paille, au milieu,
ils rabattent le battant par-dessus. Le bras qui est dessus et
qui tient le battant complète la longueur du manche. D'une
enjambée ils passent de l'autre côté et jettent
le fléau devant. En écartant la paille ils l'égalisent
bien régulièrement avec le manche et ils font un
dernier passage.
Ensuite chacun fait un lien avec deux poignées de paille
qui s'ajoutent du côté de l'épi en faisant
bien attention de ne pas faire le nud cornard (10). Ils
l'appuient contre le gerbier et l'aire, et, avec le bâton
qui est planté dans le gerbier, ils amassent la paille
en la faisant monter le long de leurs genoux et en la secouant
pour bien faire tomber le grain qui pourrait rester dans la paille.
De ces douze gerbes, je crois qu'on en fait six bottes de paille
qu'on met sur le foin s'il y a de la place. Autrement on en fait
un tas devant la grange pour en construire une meule à
côté.
Au
bout de trois ou quatre "paillées", on ramasse
le grain. Ils râtellent bien pour enlever les épis,
ils remuent bien avec le râteau et ensuite avec une aile
[une branche] de genêt bien
souple ils balayent le dessus du grain pour enlever les barbes
et les épis qui peuvent rester. Ensuite avec une pelle
en bois il entasse le grain le long du gerbier et quand il y en
a un bon tas, il le passe au vento (11).
Quand la paille n'est pas très propre et qu'il y a de l'herbe
dedans, le bourdji, ils en
font des rations pour donner au bétail.
Quand il y a beaucoup de grain, il faut compter douze grosses
gerbes pour faire un décalitre de blé.
Les batteurs qui battent à prix fait mangent beaucoup de
lard et de gore (12) qui a
été saignée à l'automne et qu'on a
fait saler dans le saloir. Et quand elle a bien pris le sel, on
fait sécher les morceaux au plafond de la cuisine, et comme
le fourneau fume beaucoup, ça fait de la vache fumée.
Le plus difficile à battre c'est certainement l'orge. Il
faut marteler plus longtemps pour obtenir le grain, et quand il
y en a un bon tas, il faut l'écorner. Sur l'aire, on étend
tout le grain, sur une épaisseur d'un pouce et ensuite
il faut continuer à battre pour enlever la barbe qui se
trouve au bout du grain.
Jean
Chambon
(Patois Vivant, n° 11, novembre 1982)
(1)
Jaille ; taille-pré, pioche pour faire les rigoles
(2) Un chargement que ne débouillése
pè, qui ne s'écroule
pas.
Bille : tour, à l'arrière d'un char, pour serrer
une charge de foin ou de gerbes à l'aide de la perche et
de la corde perchère.
(4) 14 septembre, fête de la sainte Croix, importante foire
à Saint-Anthème.
(5) Un double décalitre.
(6) Fléau.
(7) Le battant : vorjè
en patois.
(8) La meyano, en patois.
(9) Le sio : le plancher de
la grange servant d'aire.
(10) Nud cornard : un nud qui se défait quand
on cherche à le serrer ; on dit aussi nud du diable.
(11) Le tarare.
(12) Viande de vieille vache.
Qui
était Jean Chambon ?
Jean Chambon (1915-1994)

Le
bon vieux vento
voir aussi :

battages
et sur le même
sujet :
Jean Chassagneux :
Allons
battre les gerbes, Olin ékour
lo poilla (2 min 24 s)
et
Xavier Marcoux :
Le fléau, L'écoussou
(1 min 28 s)
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