Destins d'enfants abandonnés

à Montbrison au XIXe siècle

Le mariage des "élèves" de l'hospice (1)

Joseph Barou et Robert Landon


A Montbrison, du début du 18e siècle à la fin du 19e siècle, plus de 5 500 enfants venant de tout l'arrondissement ont été recueillis par les hôpitaux de la ville. Dans la plupart des cas ils avaient été exposés, c'est-à-dire abandonnés dans un lieu public, à la porte d'une boutique, d'une église ou près de l'hospice du faubourg de la Croix. Le Forez participe, comme les autres régions du pays, à un phénomène social massif : le délaissement des nouveau-nés .

Pris en charge par les hôpitaux montbrisonnais, l'hôtel-dieu Sainte-Anne et l'hospice, ces enfants ont été placés en nourrice dans les monts du Forez. Les registres des nourrices détenus par les archives hospitalières permettent de suivre - très imparfaitement - leur trace jusqu'au sortir de l'enfance. A huit ans, quand cesse le temps de la mise en nourrice, la tutelle des hospices demeure mais la documentation devient très restreinte. Au début de la Monarchie de Juillet, le nombre des abandons culmine dans le Forez comme dans tout le pays. Un comptage effectué à Montbrison donne quelques indications sur la situation au moment où les enfants cessent de figurer dans les registres de l'hospice.

Pour les enfants abandonnés de 1830 à 1833, (366 cas en 4 années) :

- 24,3 % sont morts avant l'âge de huit ans ;
- 12,5 % ont été retirés par la famille ;
- 10,5 % sont gardés par les parents nourriciers ;
- 9,8 % ont été remis gratuitement à des tiers ;
- 5,4 % sont rentrés à l'hospice ;
- 5,2 % ont été transférés vers une autre région.


Mais, surtout, dans 32,2 % des cas, nous n'avons aucun renseignement. Ainsi, déjà avant 8 ans, nous ne savons pas ce que sont devenus près du tiers des petits abandonnés. Il y a, très probablement, parmi eux, un grand nombre de décès. La mortalité est comprise entre le quart et la moitié des enfants trouvés avant l'adolescence. Elle est sans doute de l'ordre de 50 % voire davantage.

Quelle vie commence alors pour cette minorité d'enfants abandonnés qui atteint l'âge adulte ? Ceux qui ont été retirés par la famille (une très petit nombre) rentrent dans leur milieu social d'origine. Les infirmes les plus touchés restent toute leur vie confinés à l'hospice partageant leur temps entre le jardin, le réfectoire et la chapelle. Pour ceux qui sont en bonne santé les perspectives ne sont guère plus vastes. Suivant leur tempérament, et les circonstances, ils auront des comportements bien différents.

Certains se replient sur eux-mêmes, restent célibataires et ne quittent jamais la famille de leurs anciens nourriciers. Ils y trouvent une existence médiocre mais assurée - le gîte et le couvert - et souvent un peu de chaleur humaine, arrivant même, parfois, à faire vraiment partie de la famille.

D'autres quittent la région où ils étaient placés. Ils perdent tout lien avec leur famille d'accueil et sont comme pierres qui roulent :

Ces malheureux enfants errent de lieu en lieu, et s'ils ne réussissent pas à se placer, ils n'ont d'autres ressources que dans la mendicité. Dès lors, réduits à l'état de vagabondage, il est souvent difficile de découvrir le lieu de leur retraite et de s'assurer de leur existence...

disent les autorités départementales . Révolte et délinquance sont alors proches. C'est cette évolution que redoutent évidemment l'administration et la société.

Sauf pour quelques exceptions, nous ne connaissons que peu de chose de leur destin. Intégration vraisemblablement difficile ? Renouvellement d'un cycle de misère ? Quelques réussites ? Pour en savoir un peu plus nous allons surtout nous intéresser à leur mariage.

Les sources de l'enquête

Parvenus à l'âge adulte, certains de ces enfants abandonnés se marient. L'étude de cet acte important de leur vie nous apporte de précieux renseignements sur leur situation bien que la documentation soit peu abondante .
Pour le 19e siècle, nous avons relevé un peu moins de 200 mariages d'enfants des hospices avec, parfois, des renseignements incomplets. L'étude s'étend sur une vingtaine de communes de la région montbrisonnaise répartie en cinq zones :

- Montbrison qui a une population bourgeoise avec une importante domesticité.
- Les monts du Forez avec, essentiellement Saint-Bonnet-le-Courreau où de nombreux placements ont été effectués.
- Le pays boënnais, autre région qui accueille beaucoup d'enfants de l'hospice, en particulier autour de Marcoux.
- La plaine qui, pour les grands domaines, a besoin de nombreux ouvriers agricoles.
- Le pays de Saint-Jean-Soleymieux, région traditionnelle de mise en nourrice sous l'Ancien Régime.

Il faut s'interroger sur la représentativité de l'échantillon constitué par ces 200 cas. Combien d'enfants de l'hospice de Montbrison sont parvenus à l'état adulte ? Pour la période 1801-1900, il y a eu environ 3 800 abandons à Montbrison. Compte tenu d'une mortalité très élevée, probablement supérieure à 50 % avant 20 ans, il reste en vie au moment du mariage moins de 1 900 enfants des hospices. Les mariages étudiés concernent donc plus de 10 % d'entre eux. Une proportion non déterminée, mais importante, des pupilles sont restés célibataires, d'autres ont quitté la région. Les mariages relevés sont donc assez représentatifs des mariages d'enfants abandonnés. Leur nombre nous paraît suffisant pour déterminer de grandes tendances.

Ces mariages ne sont pas également répartis tout au long du 19e siècle. Ils deviennent particulièrement nombreux de 1861 à 1875. On observe nettement une corrélation avec le pic des abandons d'enfants observé pendant la Monarchie de Juillet, trente ans plus tôt.

De 1800 à 1901, nous comptabilisons 187 mariages concernant des enfants abandonnés : 75 pour les garçons (40,1 % des cas) et 112 pour les filles (59,9 %). Le nombre d'enfants abandonnés étant sensiblement égal pour les garçons et les filles, ces dernières, semble-t-il, se marient plus facilement.

Le mariage est un moyen de changer sa condition, d'élever son niveau social et économique. Pour la fille il constitue une promotion sociale. Devenue femme, elle acquiert un vrai nom de famille pour remplacer le nom qu'on lui a attribué au moment de son abandon. Ce pseudonyme, souvent étrange ou ridicule, parfois même infâmant, contribue beaucoup à la stigmatiser aux yeux de tous. Même si elle reste servante ou journalière, son état d'épouse et de maîtresse de maison - si pauvre soit-elle - lui confère un nouveau statut. Elle entre dans une famille, dans une lignée. Elle reçoit, par alliance, toute une parentèle qu'elle peut faire sienne. Sur le plan matériel, son sort a des chances d'être amélioré, surtout si elle a une descendance. Le destin de Claudine Latulipe nous paraît révélateur.


Claudine Latulipe, trouvée le 20 mai 1811 devant l'échoppe de Chabrériat, sellier rue de Moingt, à Montbrison, est placée à Saint-Bonnet-le-Courreau chez Marie Cote, femme de Jacques Béal. Elle reste ensuite dans la région montbrisonnaise jusqu'à un mariage tardif. Elle épouse, le 13 novembre 1848, "à l'heure de midi", Claude Montet. Claudine a alors 37 ans. Elle se déclare alors "fille majeure et naturelle appartenant à l'hospice de Montbrison" et "cultivatrice demeurant à Bard". L'époux a 41 ans. Il est veuf de Jeanne Marie Chavany qui est morte à Bard le 23 juin 1842. Claude Montet et Claudine Latulipe passent contrat de mariage reçu par Me Crozet, notaire à Gumières, le 15 octobre 1848. Les mariés soumettent leur union au régime exclusif de la communauté. La future épouse se constitue une somme de mille francs en espèces et le futur époux lui fait donation de la jouissance du quart de tous ses biens. Le couple habite le hameau du Plénet, commune de Verrières. Claude et Claudine ont trois fils et des petits-enfants. Lorsque Claude Montet meurt, le 15 octobre 1878, Claudine Latulipe se voit attribuer, outre l'usage de son habitation, une pension annuelle et viagère de deux cents francs qui la met hors du besoin .

Pour un garçon, le problème est autre. Sauf heureuse opportunité, convoler est très difficile. Il n'a ni famille ni nom honorable à offrir à une épouse. Elevé et travaillant chez les autres comme domestique ou ouvrier, sa situation matérielle est très précaire. Prendre femme lui donne une nouvelle dignité mais surtout lui impose des responsabilités et des charges qui peuvent s'avérer écrasantes. Et il y a des échecs comme celui de Denis de Saint-Romain.

Denis de Saint-Romain dit Mardy-Gras est recueilli le 28 février 1786 sur le banc du sieur Pugnet, boulanger de la rue de la Madeleine , à Montbrison. Il est baptisé le même jour dans la chapelle de l'hôpital puis confié à Anne Montet, femme d'Amable Favier, de Rochigneux, un village de Gumières. Denis entre à la Charité à huit ans, le 13 prairial de l'an II (1er juin 1794). Nous retrouvons Denis quarante ans plus tard. Il s'est marié tardivement et habite Gumières, commune où il avait été placé en nourrice. Sa femme, Claudine Dechette, reçoit maintenant en nourrice des enfants trouvés. En 1833, il devient veuf. Sa situation ne s'est guère améliorée car les hôpitaux montbrisonnais reconnaissent son indigence. Ils lui versent à compter du 1er avril 1833 le mois de nourrice pour élever ses enfants : Blaise qui a alors trois ans et Marguerite qui a dix-huit mois. Cette allocation est reconduite jusqu'en 1840. Le mariage n'a, semble-t-il, pas permis à Denis d'interrompre le cycle de la misère.



Age des enfants des hospices au moment du premier mariage


Pour les garçons des hospices, l'âge moyen au moment du premier mariage se situe à 30,5 ans. Les valeurs extrêmes sont 18 ans et 48 ans. A Montbrison, l'âge moyen relevé pour l'ensemble des hommes est de 29 ans pour l'année 1806 , de 30,6 ans pour 1850 . Comparons aussi avec les monts du Forez : à Saint-Georges-en-Couzan, la moyenne est de 28,5 ans pour la période 1740-1830 . Les garçons des hospices sont donc près du cas général.

Les filles qui étaient élèves de l'hospice se marient à 30,7 ans, avec comme valeurs extrêmes 16 ans et 62 ans. Ce mariage plus tardif que celui des garçons enfants de l'hospice constitue une anomalie. L'âge moyen de l'époux est habituellement supérieur. En comparant avec l'ensemble de la population, c'est nettement plus que la "norme". A Montbrison, les filles se marient autour de 28 ans en 1806, à un peu plus de 26 ans en 1850. A Saint-Georges, elles convolent à 26 ans et demi . Se marier plus tard est un indice. Les pupilles de l'hospice ont plus de difficulté que les autres femmes à trouver un mari.



Origine des conjoints des enfants abandonnés (lieu de naissance)


Dans la majorité des cas, les enfants abandonnés choisissent leurs conjoints dans la commune où ils vivent ou une localité limitrophe ce qui correspond à la pratique générale. Pour plus du quart d'entre eux, c'est Montbrison. Cependant 14 % sont nés en Auvergne. Pour la plupart ces Auvergnats sont des domestiques ou des servantes placés en Forez.


Professions ou états des époux


Tous les enfants dépendant des hôpitaux de Montbrison ont été placés à la campagne. Au moment de leur mariage ils exercent des métiers manuels. Les garçons sont domestiques ou journaliers (50 % des cas) ou travaillent chez des artisans comme scieur de long, menuisier, ébéniste, sabotier, maçon, plâtrier, garçon meunier, voiturier, ouvrier en soie… Il y a peu d'exceptions : un "propriétaire", un marchand drapier, un ancien militaire.

Les filles sont pratiquement toutes "en condition", c'est-à-dire placées hors de chez elles. Elles sont qualifiées de domestiques, sans plus de précisions dans 50 % des cas. On trouve aussi des cuisinières, couturières, tailleuses, blanchisseuses, lingères… et une "fille de confiance" .

Comme on peut s'y attendre, les conjointes d'enfants abandonnés sont domestiques, journalières, blanchisseuses, tailleuses, couturières, ouvrières.

Les conjoints sont le plus souvent qualifiés de "cultivateurs", terme vague qui ne précise pas leur situation exacte. Dans presque tous les cas, il faut comprendre ouvriers agricoles, essentiellement au service des autres. Pour quelques-uns il y a plus de précision : journalier, domestique, jardinier, horticulteur, bouvier… Dans 3 cas seulement, ils sont qualifiés de "propriétaires".

Relevons un cas particulier : celui du couple Bailac-Le Moule. Simone Le Moule est exposée à l'âge de quelques jours à Montbrison le 5 mai 1822. Elle est mise en nourrice à Saint-Jean-Soleymieux chez Marie Redon épouse de Benoît Machon. A 28 ans, elle donne naissance à une enfant naturelle, Claire Blanche Le moule, née le 29 juillet 1850 à Montbrison. Simone exerce alors la profession de modiste. Elle a réussi, semble-t-il, à trouver une certaine position sociale. Elle est ensuite qualifiée de rentière, quand elle épouse, à 49 ans, un officier : le capitaine Jean-Pierre-Amédée Bailac, chevalier de la Légion d'honneur. L'époux habite Meylieu-Montrond mais est né à Bayonne le 28 février 1818. Ce militaire est le fils de feu Jean-Baptiste Silvain Bailac et de feue Josèphe-Catherine-Marie du Roz... Cayetanne Raimonde-Chrisostovaline-Jeanne-Népomène Nogarole. A 53 ans, l'homme est vieux et usé, "une culotte de peau", mais le nom et la fonction sont très honorables. De plus, à l'occasion de cette union Claire Blanche Le Moule, qui a 21 ans, est légitimée. Ce mariage et cette légitimation signent une certaine réussite sociale.


Se marier, une chance pour sortir de son état ?

Deux handicaps majeurs sont à surmonter pour l'enfant abandonné qui, devenu adulte, veut fonder une famille : son statut personnel, sa situation matérielle.

Dépasser le statut d'enfant abandonné :

Le plus lourd est probablement son statut personnel. Sans racines, sans famille, il est, pour toute sa vie, l'enfant des hospices. Sur lui pèsera toujours le regard de la société. Un regard défavorable, particulièrement, de 1820 à 1840 quand le nombre des abandons s'amplifie beaucoup. Les "abandonneurs" eux-mêmes en sont bien conscients. Le billet épinglé sur la petite fille exposée à Moingt le 23 mars 1769 est très significatif, dans son extrême concision : Marie, victime de la honte et de la misère, a été ondoyée. On la nomme Marie Victime et, durant toute son existence, ce pseudonyme racontera son histoire. Marie est véritablement une victime. Son origine reste liée, quoi qu'elle fasse, à la grande pauvreté et au désordre des mœurs.

Le nom attribué est d'ailleurs symptomatique de l'attitude, plus ou moins bienveillante, des autorités qui reflète celle de la société. Sous l'Ancien Régime, il s'agit souvent d'un simple prénom : Jean, Pierre, Benoît, Marie, Jeanne, Claudine… Ensuite on passe vite à des noms pittoresques : Claude Laviolette, Jean Rossignol, Marianne Bellesgrâces… Ils peuvent même être infâmants : Jérôme Misère, Barthélemye Tripot, Magdeleine Lagueule, Pierre Lacloche, André Battard, Jean Renégat… Ces appellations traduisent alors un mépris profond .

On comprend ainsi pourquoi certains enfants abandonnés délaissent leur nom d'état civil au profit d'un surnom ou adoptent le nom de quelqu'un qui leur est proche. C'est le cas de Jean du Parloir qui, malgré une courte vie, réussit à faire souche.
Jean du Parloir, trouvé le 16 octobre 1765 à Montbrison, est baptisé à Sainte-Anne puis remis à ses nourriciers : Pierre Clavelloux et Simone Thevenon, du village des Clavelloux, paroisse de Verrières. Il passe toute sa brève existence dans ce modeste hameau. Le 23 février 1789, à 24 ans, il épouse Paule Lyotier, fille de Benoît Lyotier, journalier, et de défunte Louise Trabet, de Verrières. L'épouse a 27 ans. Jean du Parloir prend le nom de son curateur, un certain Jean Jambin, laboureur de Saint-Georges-Haute-Ville. De cette union naissent trois enfants : Pierre Jambin en 1791, Simone Jambin en 1792 et Mathieu Jambin en 1793. Ils s'établissent respectivement à Saint-Thomas-la-Garde, Bard et Lézigneux. Jean du Parloir dit "Jambin" meurt le 5 fructidor de l'an II (22 août 1794) à moins de 30 ans, dans la maison de son père nourricier, Pierre Clavelloux. Il laisse tout de même une postérité encore représentée en Forez . La vie de Jean du Parloir a certes été difficile, mais grâce à son mariage et aussi à la générosité de ses parents nourriciers, la stigmatisation a été vaincue.
Sortir de la pauvreté et de la précarité

La deuxième grande difficulté est économique. L'enfant trouvé n'a aucun patrimoine. Il ne peut espérer aucun héritage. Pour s'établir, il ne peut compter que sur son travail et ses économies. Or, placé à la campagne, il a été exclusivement orienté vers les travaux agricoles et la domesticité. Le garçon est donc ouvrier agricole ou journalier. La fille devient domestique. Ils travaillent chez les autres, avec des gages très modestes et sans certitude pour l'avenir. Il est bien difficile pour eux de faire des projets matrimoniaux et, sur ce plan, ils ne sont pas, à première vue, de "bons partis".
Le mariage est pourtant un moyen de changer de condition. Pour le garçon c'est devenir époux et chef de famille, donc entrer dans la normalité. Pour la fille, surtout, c'est nous l'avons dit une réelle promotion. Si elle reste célibataire, elle n'a pratiquement aucune chance de sortir de sa condition de domestique. Elle reste à la merci de ses maîtres, tout en bas de l'échelle sociale et sans aucune assurance pour ses vieux jours. Il y a pire. Elle risque d'être séduite - ou abusée - puis abandonnée et d'avoir un enfant qui sera abandonné à son tour. Ainsi se perpétuerait le cycle de la misère. C'est le cas de Louise Grenouille, enfant de l'hospice de Montbrison, qui abandonne sa fille naturelle Marguerite Grenouille, le 5 novembre 1816. L'enfant est placée à Saint-Bonnet-le-Courreau où elle meurt le 24 avril 1817.

Quelles alliances pour les enfants abandonnés ?

Les alliances d'enfants des hospices que nous avons relevées peuvent se répartir en deux grands types : mariage dans la même classe sociale, mariage au-dessus de son état.

1/ Le mariage d'un enfant abandonné (ou naturel) avec une enfant abandonnée (ou naturelle), tous deux domestiques et vivant dans la même localité et ayant sensiblement le même âge est très rare. Sur 187 mariages, nous ne relevons que 4 cas (2 %) où les époux sont tous deux enfants des hospices. Il s'agit alors souvent de l'addition de deux situations difficiles.

Examinons le cas des époux Larose et Champandard mariés le 14 juin 1853. Jean Larose a été exposé au-dessus des Casernes, à Montbrison, le 9 juillet 1814 puis placé à Saint-Jean-Soleymieux. Il se marie Montbrison, à 39 ans, se déclarant à cette occasion "cultivateur", c'est-à-dire, en fait, ouvrier agricole. Son épouse, Antoinette Champandard, née à Valcivières (Puy-de-Dôme) a 28 ans. C'est la fille naturelle d'Antoinette Champandard, décédée à Saint-Etienne-le-Mollard. Un contrat de mariage reçu le 28 mai 1853 par Me Griffon, notaire à Montbrison, nous renseigne sur la situation financière des époux. Ils seront sous le régime exclusif de la communauté. Le trousseau de la mariée est estimé à 100 F ; une paillasse en paille ordinaire, un traversin, deux couvertures et deux draps. Le marié n'apporte rien. Les époux se font une donation mutuelle au dernier vivant. Ils ne savent signer ni l'un ni l'autre. Il est difficile de trouver une condition plus modeste.

2/ Le deuxième type d'union consiste à se marier au-dessus de son état, une politique matrimoniale qui peut permettre d'améliorer sa condition. C'est le cas des enfants des hospices qui prennent un conjoint enfant légitime même si la situation de fortune des deux époux est comparable. Face à la société, il s'agit d'une promotion tant sur plan de l'honorabilité que sur celui de la situation économique. Mais dans ce cas, il faut des facteurs particuliers qui estompent la différence de niveau : remariage, important écart d'âge, situation peu estimée…

- Le partenaire d'un(e) enfant des hospices est une veuve (un veuf)

Cette situation se retrouve dans 5 % des cas. Elle peut être illustrée par le cas de Pierre Lenthilet, un enfant trouvé qui va vers la grande ville. Pierre Lenthilet est trouvé le 14 juillet 1813 à la porte du sieur Verney, boulanger à Montbrison alors qu'il est âgé de quelques jours. Il est mis en nourrice chez Marie Réal, femme de Claude Philipon, à Chazelles-sur-Lavieu. Nous retrouvons sa trace seulement trente et un ans plus tard ; il s'appelle alors Leuliet et travaille à Lyon comme ouvrier en soie, dans le quartier de la Croix-Rousse. Il vit sans doute maritalement avec Marguerite Cressy, veuve Schneider, âgée de 36 ans, elle aussi ouvrière en soie, puisque la Société de Saint-François-Régis, "œuvre créée pour le mariage des pauvres et légitimer les unions illicites", demande à la Charité de Montbrison un certificat de non-reconnaissance afin de légaliser sa situation (lettre du 24 décembre 1841). Le mariage, même s'il est tardif, est certainement un bon signe d'intégration. Bien sûr l'ancien pupille reste sa vie entière aux yeux de tous un "enfant trouvé" mais, par le mariage, il rentre dans la norme ; il appartient alors à une vraie famille.

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Il y a une grande différence d'âge au détriment de celui qui est enfant de l'hospice.

Dans presque la moitié des cas (48 %), l'épouse d'un enfant abandonné est plus âgée que lui, avec une différence moyenne de 5 ans. Mais l'écart peut être très sensible. C'est le cas du couple formé par Pierre Labutte, travailleur agricole, qui se marie le 6 juin 1868 à Montbrison avec Françoise Darcy, une servante de Montbrison. L'époux, exposé à Montbrison le 28 mai 1826, a alors 42 ans, soit 17 ans de moins que son épouse, née le 12 août 1809 à Bertignat (Puy-de-Dôme).

A l'inverse, il arrive qu'un "enfant des hospices" qui a réussi épouse une très jeune femme. C'est le cas de Claude Bleu. Claude Bleu dit Foujerot a été exposé à la porte de la Charité le 14 janvier 1783. Il doit son nom au ruban bleu qu'il portait alors au bras droit. Il est placé en nourrice à Lavieu. Le 30 septembre 1816, il épouse à Montbrison Jeanne Gauthier, née à Leigneux le 1er août 1787, fille de feu Antoine et de feue Marie Garret. Devenu veuf, le 14 novembre 1845, il épouse Claudine Rigaud, une domestique, née à Saint-Laurent-Rochefort le 17 juin 1813, elle-même veuve d'Antoine Dessagne, fille de feu Antoine et de feue Marie Lestrat. Il est alors qualifié de marchand drapier et a 62 ans soit 30 ans de plus que sa deuxième épouse.


S'il s'agit d'une union entre un fils de famille et une enfant de l'hospice, dans la grande majorité des cas (65 %), ce dernier est plus âgé. La différence moyenne est de plus de 9 ans. Dans les cas extrêmes, elle peut être très importante : 28 ans, par exemple, pour Jacques Marquet qui épouse Jeanne Marie Minuit en 1816. Pour cette dernière il s'agit du premier de ses quatre mariages. En effet, cette enfant abandonnée a une histoire matrimoniale complexe.

Jeanne-Marie Minuit nommée aussi Marie de la Foire est trouvée le 16 mai 1782 à Montbrison. Elle est baptisée le même jour à Sainte-Anne puis mise en nourrice chez Antoinette Chassagneux et Antoine Garnier du hameau de Bussy à Saint-Jean-Soleymieux. Le 6 juin 1790, à huit ans, elle rentre à la Charité. Placée comme domestique à Bullieu, elle se marie à Savigneux, à 31 ans, le 4 novembre 1813, avec Jean Vaillant, domestique à Mornand, 29 ans, fils de défunt Jean et de Magdeleine Reynaud. Elle devient rapidement veuve et le 18 janvier 1816, elle épouse, à 34 ans, Jacques Marquet, garçon cafetier demeurant à Montbrison. L'époux, beaucoup plus âgé est un émigrant savoyard, né à Chambéry le 21 août 1758, fils légitime de François Marquet qui était de son vivant tailleur d'habits. Le 9 décembre 1826, à 72 ans, Jacques Marquet meurt à l'hôpital de Montbrison. Onze mois plus tard, le 15 octobre 1827, Jeanne-Marie Minuit se remarie. Elle a 45 ans quand elle épouse Etienne Georges, plâtrier, né à Montbrison. L'époux a le même âge. C'est le fils légitime d'un menuisier de la ville, Louis Georges. Cette union est très brève. Etienne Georges décède deux mois plus tard, le 14 décembre 1827, dans sa maison de la rue de Moingt. L'année suivante, le 29 novembre 1828, Marie de la Foire se marie une quatrième fois. Elle épouse Pierre Bayle, cultivateur au Surizet, commune de Moingt, qui était né à Saint-Romain le 20 juillet 1777. Ce quinquagénaire est veuf. Il a perdu son épouse, Marie Chazelles morte à Moingt le 11 février 1821, seulement neuf mois avant son remariage avec Jeanne-Marie de Minuit.

Que penser de cette série de remariages ? La première union de Jeanne-Marie avec un domestique est assez tardive. Son deuxième époux est un étranger - la Savoie est alors possession sarde - de modeste condition et beaucoup plus âgé qu'elle. Il y a, semble-t-il, mise en commun de deux existences difficiles. Quant aux mariages suivants ils se concluent très vite, le dernier particulièrement. L'époux est veuf et la présence d'une femme est indispensable à la ferme. C'est une nécessité économique et peut-être familiale s'il reste de jeunes enfants à élever. Finalement, les péripéties matrimoniales de Marie de la Foire marquent les étapes d'une certaine promotion sociale ; elle devient maîtresse de maison dans une famille forézienne.

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L'apport par l'enfant de l'hospice d'un petit pécule, un élément favorisant le mariage

André Du alias Dut ou Deux est ouvrier agricole à Montbrison. Le 19 mars 1858, à 31 ans, cet enfant de l'hospice épouse Catherine Arnaud, une domestique de la même ville, âgée de 32 ans. L'un et l'autre ont des économies, particulièrement l'époux. Ses effets personnels sont estimés à 130 F mais surtout il apporte un petit capital : 1 500 F en argent. Le trousseau de l'épouse vaut 200 F et elle dispose de 500 F en espèces. Par contrat , les mariés choisissent la communauté réduite aux acquêts avec donation mutuelle de l'usufruit des biens de la communauté au dernier vivant. Grâce à de longues années de travail et d'économie, le couple peut s'établir, non pas dans l'aisance mais au moins à l'abri de la misère.

A son mariage, Claudine Latulipe dont nous avons déjà parlé dispose de 1 000 F. Cette somme provient de ses gages de fille de ferme qu'elle a économisés avec persévérance. Agée et veuve, Claudine disposera de quelque ressource.

Elisabeth Médecis a été exposée à Montbrison le 11 mai 1835. En 1881, elle est ménagère à Champanet-le-Bas et veuve de Martin Crépet. Elle se remarie à Bard 17 novembre avec un veuf, propriétaire au hameau de la Goutte dans la commune de Bard. L'époux a 60 ans, 14 ans de plus qu'elle. Selon le contrat de mariage, la communauté sera réduite aux acquêts. L'épouse apporte son trousseau évalué à 200 F et 600 F venant de ses économies soit un total de 800 F. L'époux se contente de donner un petit mobilier de maison qu'il évalue à 100 F. Cependant, il est propriétaire et il y aura donation au dernier vivant de l'usufruit des biens de la communauté. Aucun des mariés ne sait signer.

Virginie Milan, trouvée le 12 août 1837 à Montbrison, devient domestique à Marcoux. A son mariage, en 1858, avec Jean-Pierre Reynaud, de La Bruyère (Marcoux), elle dispose de 400 F en argent outre ses "habits et linges portatifs" .
Rose Marly, enfant trouvée le 27 mars 1850 à la porte de l'hospice, est placée à Trémolin (Saint-Bonnet-le-Courreau). En 1880, à son mariage, elle apporte 800 F en plus de son trousseau évalué à 100 F . L'époux est un cultivateur veuf : Claude Arthaud, de la Bruyère (commune de Marcoux).


Pour d'autres l'apport est plus modeste. Antoinette Martin, cultivatrice à Balbigny, est née à Montbrison le 12 novembre 1832 "de père et mère inconnus" selon l'état civil . Le 24 février 1858, elle épouse à Montbrison, Jean-Marie Viallard, "cultivateur" à Curtieux mais né à Essertines au hameau de Eyrieux. Elle apporte au nouveau ménage son trousseau évalué à 300 F et 70 F en argent. L'époux, valet de ferme, a 25 ans. L'époux, un enfant légitime, n'apporte rien mais contrairement à son épouse, il sait signer bien que très maladroitement.

Dans la plupart des mariages étudiés, il semble évident que les questions d'argent sont importantes sinon essentielles à côté de multiples autres considérations.

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Des situations peu valorisantes pour l'époux ou l'épouse légitime permettent de rétablir un "équilibre" dans le couple
Notons d'abord des métiers peu valorisants. C'est le cas de Benoîte Dinier. Benoîte Dinier a été exposée le 3 avril 1839 à la porte de la Charité de Montbrison. Le 13 décembre 1899, elle épouse tardivement Jean Archimbaud, un vieux chiffonnier qui habite Montbrison mais qui est né à Noirétable.

Le lieu d'origine est aussi un élément à prendre en compte. L'étude montre que 14 % des enfants de l'hospice prennent un conjoint né en Auvergne. Les localités précisées sont : Ambert, Augerolles, Bertignat, Biollet, Brousse, Job, Miremont, Saint-Dier, Tours-sur-Meymont, Valcivières (pour le Puy-de-Dôme) et Saint-Cirgues-de-Malbert (Cantal). Mais la liste n'est pas exhaustive. Le Puy-de-Dôme fournit traditionnellement au Forez des valets et des servantes. A Roche, par exemple, en deux siècles, de 1680 à 1890, parmi les 30 domestiques "étrangers" qui meurent dans la paroisse, 20 sont des Auvergnats. Et toujours dans la même localité, sur 18 mendiants repérés, 15 sont natifs d'Auvergne . Pour le Forézien, l'Auvergnat est certes un voisin, mais un voisin "étranger" puisqu'il parle un patois différent et, de plus, il a la réputation d'être pauvre.

Le cas d'Eucher Staron et d'Elisa Marais (Marret) est typique. Eucher est né "de père et mère inconnus". Il a été trouvé le 2 avril 1854 à 2 heures du matin devant l'hospice du faubourg de la Croix. Il se marie à Essertines le 21 juin 1878, à 24 ans. Il est alors journalier à la Guillanche. Son épouse, Elisa Marais, est domestique dans le même hameau. Elle a 6 ans de plus que lui et est native de Valcivières (Puy-de-Dôme). Ils choisissent par contrat la communauté réduite aux acquêts. L'épouse apporte de son chef et provenant de ses épargnes son trousseau qui est évalué à 200 F, l'époux son vestiaire qui vaut 200 F. Il y a donation mutuelle et réciproque au dernier vivant. Il s'agit essentiellement de la régularisation d'une situation. Le journalier et la servante reconnaissent un enfant qu'ils ont eu ensemble deux ans plus tôt : Jean Marais, né à Pierre-à-Chaux le 24 juin 1876. Il était grand temps. Eucher Staron meurt le 13 août 1879, un an après son mariage.

Quelques conjoints sont effectivement des étrangers. Claudine Larave, exposée derrière l'église Saint-André à Montbrison le 8 septembre 1809, épouse à 16 ans Firmin François Maestre, tailleur d'habits. L'époux a 23 ans et habite Montbrison mais il est né à Madrid le 7 juillet 1802, fils légitime d'Emmanuel et de Sébastienne Martinez. Marie Chaillet, trouvée le 22 novembre 1793, à Montbrison, rue de Moingt, sur le banc du sieur Chabreriat est élevé à Lavieu. Le 24 novembre 1814, à 24 ans, elle se marie à Chazelles-sur-Lavieu. Son époux Jean-Paul Richetti a 24 ans. Il est d'origine italienne et sert comme cuisinier au château du Poyet. Quant à Jeanne-Marie Minuit son second mari, Jacques Marquet, est aussi un étranger puisqu'il est né à Chambéry dans la Savoie qui fait alors partie du royaume de Piemont-Sardaigne.

- Quelle place pour les sentiments ?

Enfin interviennent - peut-être ? - l'amour ou plutôt l'inclination, l'amitié réciproque, l'estime, la sympathie, en utilisant les termes qui sont alors en vigueur. Mais ces sentiments n'apparaissent dans aucun acte et il est bien difficile d'apprécier dans quelle mesure ils ont influencé ces unions. Les questions pratiques et bassement matérielles semblent les plus déterminantes. Cela n'a rien d'étonnant. La vie est très difficile pour les enfants de l'hospice qui appartiennent à la plus basse classe sociale. S'ils cherchent à en sortir par tous les moyens, on ne peut pas, évidemment, leur tenir rigueur du peu de place que tient l'amour dans ces unions.


Ceux qui ont quitté le pays

Bien que la documentation soit peu abondante, parmi les enfants abandonnés ayant quitté la région et qui se sont mariés nous avons relevé quelques parcours de vie.

Claude Maurice Clavar

Ce nouveau-né est abandonné à Montbrison le 13 octobre 1825 devant le domicile de la veuve Caire, une sage-femme de la ville. Il n'a qu'une seule famille nourricière celle de Jeanne Guillot et son époux, Benoît Mure, de Chazelles-sur-Lavieu. Bien que devenue veuve, Jeanne Guillot accepte de le garder quand il atteint l'âge de huit ans. Le 25 février 1843 Claude Maurice Clavar est en ce moment en condition comme domestique chez le sieur Chambon, dit Cadet, propriétaire à Chazelles-sur-Lavieu. Doté d'une robuste constitution il exerce le rude métier de scieur de long et part en campagne pour de longs mois.

Le 17 janvier 1854, il se marie à Neuvy-sur-Loire (Nièvre) avec Mélanie Petit. L'épouse est la veuve d'un scieur de long de Luriecq mort deux années avant. Elle a cinq ans de plus que lui et trois enfants. Maurice Clavar et Mélanie ont trois enfants mais un seul survit. Mélanie meurt en 1872.

Veuf, Claude Clavar se remarie à l'âge de 49 ans à Vailly-sur-Sauldre (cher) avec une jeune femme de 28 ans mère d'un enfant naturel de deux ans. Ils ont ensemble trois enfants. Le solide scieur de long meurt à l'âge de 87 ans le 9 février 1913 à Vailly-sur-Sauldre. Observant ce long et rude parcours, Jacqueline Chew, son arrière-petite-fille écrit de lui :

Deux aspects de la vie de mon bisaïeul m'ont frappé au fil de mes recherches : une absence d'identité claire et une détermination tenace à fonder une famille. Son patronyme sera déformé au-delà de ce que l'incertitude de l'orthographe permettant : Clavar devient Clarand et Clavau et lui-même se fait appeler Claude Maurice… Claude, Narcisse… Aucun père de famille soucieux de respectabilité n'aurait donné sa fille à un enfant trouvé, individu presque en marge de la société. Il épouse donc une veuve, libre de son choix et une "fille-mère" qui n'en a pas beaucoup….

Claude Clavar parlant dans sa famille de ses origines disait volontiers : "Je ne suis pas Auvergnat, mais la lisière vaut bien le drap". Il évoquait de cette manière les confins du Forez et de l'Auvergne pour situer vaguement le lieu où il était né : Montbrison… ou Brioude. Jacqueline Chew relève encore la robustesse de sa constitution qui lui a permis d'exercer jusqu'à un âge avancé l'un des métiers les plus rudes de l'époque et la générosité de sa nourrice : Jeanne Guillet de Fortunières. Il a aujourd'hui une descendance dans l'Eure-et-Loir.


Jean-Baptiste Fallot


Trouvé à Montbrison le 22 juin 1850 à la porte de l'hospice, Jean-Baptiste Fallot est mis en nourrice à Saint-Just-en-Bas. En 1879, il est domestique dans le Pilat. Cette année-là, le 20 août 1879, à Jonzieux, il épouse Anne Marie " dite Philomène Fournel ". C'est une enfant naturelle, elle aussi domestique. Le couple a huit enfants qui exercent des métiers manuels (passementiers, armurier, scieur...) dans la région stéphanoise. Sept d'entre eux ont une descendance. Parmi les 19 petits-enfants se retrouvent des enseignants, des fonctionnaires, une religieuse. Ils se dispersent à travers la France. A la génération suivante, les 20 arrière-petits-enfants de Jean-Baptiste Fallot ont des professions très variées dont certaines d'un haut niveau : ingénieur, colonel de gendarmerie, architecte, professeur d'université… Il s'agit visiblement une intégration réussie .


Bathilde Gaillard


Le destin de Bathilde Gaillard, exposée à Montbrison le 20 septembre 1857, montre que parfois les malheurs d'une existence peuvent être surmontés avec courage et dignité. Marianne (ou Marie) Michon, née à Montarcher (canton de Saint-Jean-Soleymieux), est la fille de modestes cultivateurs : Jean Michon et Anne Cornet. Elle a deux frères et son père meurt le 26 septembre 1849 - la famille habite à Verrières à cette époque - alors qu'elle a seize ans. Marianne se place comme servante dans une maison bourgeoise de Montbrison. A vingt-trois ans ans, elle est enceinte - selon la tradition familiale, non vérifiée, elle aurait été séduite par un avocat montbrisonnais - et le 20 septembre 1857 elle accouche d'une fille qui est aussitôt déposée dans le tour de l'hospice de Montbrison. Le lendemain l'enfant reçoit le nom de Bathilde Gaillard.

Six ans plus tard, le 15 juillet 1863, Marianne, qui est restée domestique, épouse un vigneron montbrisonnais, Antoine Barou. Antoine, né à Lézigneux le 9 février 1831, est le fils de Blaise Barou et de Marie Gérossier, cultivateurs dans cette commune. Il est veuf depuis quatre ans. A leur mariage les époux reconnaissent comme leur enfant la petite Bathilde qui devient ainsi Bathilde Claudine Barou. Antoine et Marianne ont ensemble un autre enfant mais l'épouse meurt bientôt. En 1872, la typhoïde l'emporte alors qu'elle était à Limoges où elle avait accompagné sa patronne en voyage. Bathilde Claudine se trouve donc orpheline à quinze ans. Antoine Barou se remarie et Bathilde devient à son tour servante ; elle se place à Lyon. C'est là qu'à dix-neuf ans elle épouse un jeune veuf, Henri Cottier.

L'histoire d'Henri n'est pas sans intérêt ; à vingt-six ans, au moment de son remariage, il a déjà connu de nombreuses peines. C'est le fils naturel de Catherine Cottier, tisseuse à Lyon mais originaire de Sury-le-Comtal. Il travaille depuis l'âge de huit ans à la fonderie d'ornements d'église Nicolas Rozier, rue Saint-Joseph, à Lyon. A peine sorti de l'enfance il doit soigner sa mère qui reste paralysée pendant sept années. A 21 ans, il épouse Marie Dumont dont il a, en 1874, un fils Joanny. Dans la famille Cottier est resté le souvenir de la rencontre d'Henri et de Bathilde, deux enfants du malheur :
Henri devenu veuf de bonne heure ne tarda pas à se remarier ; il était obligé de porter son fils âgé de trois ans à la fonderie où il travaillait. Il avait vingt-six ans quand il se maria avec Bathilde Claudine Barou qui était cuisinière chez le colonel Riboud.

De ses fenêtres elle voyait ce pauvre veuf soigner son petit garçon et elle lui faisait des signes d'amitié le croyant vieux avec ses cheveux blancs qui étaient surtout blanchis par la calamine du cuivre quoiqu'il fut grisonnant de bonne heure. Il vint un dimanche la voir à la sortie de la messe et elle fut bien surprise de le voir si jeune et si bel homme... Ils se fiancèrent...
De cette union naquirent sept enfants et de nombreux petits-enfants. Bathilde Claudine perdit son époux en 1925. Elle mourut le 8 avril 1945 à Lyon, à l'âge de 88 ans, après une vie très active, laissant le souvenir d'une femme admirable par son courage, sa volonté, son bon coeur pour son prochain . L'ancienne enfant trouvée était devenue un exemple et un honneur pour sa nombreuse famille.



Un cas particulier : Marie Navarro, fille de prisonniers espagnols


Marie Navarro est née le 8 octobre 1811 à Montbrison. Il s'agit d'une enfant légitime. Ses parents sont des prisonniers de guerre espagnols détenus dans la caserne de Montbrison. Le père, le caporal José Navarro, né à Montealegre del Castillo en Murcie, appartenait au bataillon d'infanterie de Penãs de San Pedro. Son épouse Vicenta Gonzalès, née près de Burgos en Castille, servait dans un régiment d'artillerie. Vicenta a 21 ans à la naissance de Marie.

La captivité et une maladie de la mère ne permettent pas aux parents de garder l'enfant. Elle est remise le 27 octobre 1811 à l'hôtel-Dieu de Montbrison. Vicenta est admise à l'hôpital à la fin du même mois. Marie est placée en nourrice chez Françoise Basset, épouse de Jean-Marie Joanin à Marcoux, près de Boën. Le père, atteint de fièvre, est hospitalisé en juin 1812. Ensuite, nous perdons la trace du couple.

Le 12 décembre 1836, à Montbrison, Marie épouse Jacques Lombardin, né à Lézigneux le 13 janvier 1808. Ce journalier de 28 ans est le fils légitime de défunt Claude Lombardin, charpentier, et de défunte Marie Faure. Jacques Lombardin et Marie Navarro ont plusieurs enfants : Marie Magdeleine née le 4 mars 1838, Marie née le 16 février 1840, Gabriel né le 7 mars 1842. Mais Jacques devenu maçon, meurt à 34 ans, le 8 septembre 1842 à l'hôpital de Montbrison à la suite d'un accident.

Devenue veuve, Marie Navarro se remarie le 16 janvier 1845 avec un veuf : Bouchet Benoît né à Saint-Romain-le-Puy le 21 janvier 1819. Marie a 34 ans. De cette nouvelle union elle a plusieurs enfants : Magdeleine Bouchet, née le 26 septembre 1847, Madeleine Bouchet, née le 31 août 1850, Antoinette Bouchet née le 14 février 1853, Jeanne Bouchet, née le 27 juin 1856.

Marie Navarro, enfant abandonnée d'un couple d'étrangers prisonniers de guerre, a, semble-t-il, bien réussi son intégration, sans pour cela avoir totalement été coupée de son milieu d'origine. Ainsi, lors de son premier mariage, les quatre témoins cités sont espagnols. La deuxième union l'enracine tout à fait dans la société forézienne dont elle adopte les comportements. La tradition familiale rapporte qu'elle était très pieuse et qu'à la suite d'un vœu pour la guérison de son deuxième époux, elle allait chaque année à pied en pèlerinage à Ambert. Elle meurt le 30 décembre 1890, à 79 ans, à Nuzin (Lézigneux). Marie est à l'origine de deux lignées : l'une, celle des descendants de Jacques Lombardin est restée au pays, l'autre celle des enfants de Benoît Bouchet, a quitté la région. A l'issue d'une vie humble et, très probablement, très rude, Marie laisse une belle trace .


Pour conclure : des difficultés mais pas de fatalité

Au XIXe siècle pour la société, l'abandon, quels qu'en soient les motifs, constitue une sorte de faute originelle. L'enfant, victime innocente, en paie les conséquences tout au long de sa vie. Il lui est très difficile de dépasser son statut d'élève de l'hospice pour avoir une vie sociale ordinaire. Cette difficulté est encore accrue pour le garçon à cause du patronyme souvent très repérable qu'il a reçu. C'est ce nom très dévalorisé qu'il a, éventuellement, à transmettre.
Cette intégration n'est pourtant pas impossible. Mais elle ne peut se faire que lentement, sur une ou, souvent, plusieurs générations. Le mariage permet de franchir une étape, de monter une marche. L'enfant abandonné, fruit du malheur, de la misère ou du désordre des mœurs est d'une certaine manière réhabilité quand la société le reconnaît comme digne d'être, à son tour, un parent.

Pour cette ascension sociale la personnalité des intéressés rentre en ligne de compte. Les qualités morales tels le courage et la probité ou pratiques, comme le sens de l'économie et la débrouillardise, importent aussi. De plus une bonne constitution physique aide grandement. Parmi les circonstances favorables, notons aussi l'aide généreuse de l'entourage, particulièrement de certains parents nourriciers. Cependant le mariage ne fait pas tout. Parfois le cycle de la misère ne peut être rompu comme dans le cas de Denis de Saint-Romain qui abandonne ses enfants.
Quand, après à la fin d'une vie de travaux et de peines, l'ancien enfant abandonné a trouvé sa place comme ancêtre d'une belle lignée familiale, arrive pour lui une tardive mais juste compensation. Il en va ainsi de Jean du Parloir, Claudine Latulipe, Claude Clavar, Jean-Baptiste Fallot, Bathilde Gaillard et Marie Navarro. Et de beaucoup d'autres encore. Leurs descendants peuvent en tirer une légitime fierté.

[Bulletin de la Diana, tome LXVII, p. 279-293]

Notes

(1) Pour la situation de la région montbrisonnaise cf. : J. Barou, "Enfants abandonnés en Forez (1715-1889)", Village de Forez, Montbrison, 2001.

(2) Délibérations du conseil général de la Loire, 1848.

(3) Nous remercions bien sincèrement notre collègue dianiste Maurice Damon qui a bien voulu relire cette communication et nous donner des conseils précieux.

(4) Relevés systématiques effectués par Robert Landon à Montbrison, Bard, Champdieu, Chazelles-sur-Lavieu, Essertines, Marcilly, Marcoux, Margerie, Montverdun, Pralong, Saint-Bonnet-le-Courreau, Saint-Etienne-le-Mollard, Saint-Paul-d'Uzore, Sauvain, Savigneux,Trelins,

(5) Archives de la famille Montet-Rival, testament de Claude Montet du 13 octobre 1878, reçu par Me François Xavier Rony, notaire à Montbrison.

(6) Aujourd'hui, rue Puy-de-la-Bâtie.

(7) Registres de l'état civil de Montbrison, année 1806.

(8) Registres de l'état civil de Montbrison, année 1850.

(9) Cf. l'étude de Suzanne Viallard, "Un village de la montagne forézienne au XVIIIe siècle, histoire démographique", Bulletin de la Diana, t. 58, 1999.
(10) Ibid.

(11) Marie-Anne dite Pagnol, enfant trouvée, née à Saint-Bonnet-le-Château qui épouse Jules Gabriel Daphaud, facteur des postes à Montbrison le 22 février 1866.

(12) Sur l'importance pour leur destin du nom attribué aux enfants trouvés voir l'étude récente sous la direction de Jean-Pierre Bardet et de Guy Brunet : Noms et destins des sans famille, Presses de l'université Paris Sorbonne, 2007.

(13) Nous devons ces renseignements aux notes que nous a fournies Marie Grange que nous remercions vivement.

(14)Contrat de mariage du 4 novembre 1858, reçu par Rony, notaire à Montbrison.

(15) Contrat de mariage du 18 mars 1858, reçu par Grand, notaire à Boën.

(16) Contrat de mariage du 1er octobre 1880, reçu par Grenier, notaire à Boën.

(17) Dans le contrat de mariage reçu le 11 décembre 1857 par Chazelle, notaire à Montbrison, elle est nommée Antoinette Pommier, fille naturelle.

(18) Cf. Antoine Lugnier, Cinq siècles de vie paysanne à Roche-en-Forez, imp. Dumas, Saint-Etienne, 1962.

(19) Acte reçu le 6 juin 1878, Rony, notaire à Montbrison.

(20) Jacqueline Chew, "De Chazelles-sur-Lavieu, en Forez à Vailly-sur-Sauldre, en Berry Claude Maurice Clavar (1825-1913)", Village de Forez, n° 102, octobre 2005.

(21) Renseignements fournis par Mme Maryse Grandmottet-Fallot de Bellegarde (Ain) que nous remercions vivement.

(22) Suivant l'expression de Marie-Thérèse Hermann, cf. son ouvrage : Les enfants du malheur, op. cit.

(23) Nous devons à Madame Marguerite Favier, de Chambéry tous les renseignements concernant la famille Cottier et Bathilde Claudine Barou. Qu'elle soit particulièrement remerciée de toutes les précisions qu'elle nous a données sur la vie de son arrière-grand-mère, Bathlide Claudine Barou-Michon.

(24) Pour l'histoire de Marie Navarro, cf. Marie Françoise et André Arens, "Marie Navarro ou le destin d'une enfant de prisonniers espagnols", Village de Forez, n° 105, avril 2007 ; descendance : familles Gérossier (Lézigneux, Loire), Arens (Lapeyrouse, Ain).

 

Enfants abandonnés à Montbrison

de 1715 à 1889

Notices individuelles


dans l'ordre alphabétique


Conception
David Barou
textes et documentation
Joseph Barou
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