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Antoinette Montet

née à Gumières
le 9 août 1735

décédée à Verrières
le 25 mai 1828

Pour évoquer
cette figure forézienne
nous publions ci-contre
in-extenso
la brochure écrite
en 1868
par l'abbé
Claude Clavelloux :

La Tante,
notice historique
sur Antoinette Montet
fondatrice du
séminaire
de Verrières (Loire)

 

 

L'auteur

Claude Clavelloux,
né à Verrières
le 1er juin 1819 ;
prêtre
le 1er juin 1844 ;
vicaire à Firminy
le 12 septembre 1846 ;
curé de Grandris
(Rhône)
le 1er septembre 1862 ;
curé de Mornant
(Rhône)
le 16 septembre 1872 ;
décédé le 7 avril 1889.

 

Sur lui voir l'ouvrage
de l'abbé A.J. Dupuy,
chanoine d' Ajaccio,
curé de Taluyers :

L'abbé Claude Clavelloux,
curé-archiprêtre
de Mornant, Lyon,
imp. J. Gallet,2, rue de la Poulaillerie, 1890

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le texte
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Antoinette Montet


(10 pages)

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de professeurs,
de prêtres
ou de notables...
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Pages spéciales

St-Jean-Soleymieux
(album)


Verrières
et son vieux séminaire


Verrières
fêtes du centenaire
(1905)


Gumières
les croix du village

Ancienne croix sur le chemin
du bourg de Gumières
au hameau du Besset

Croix de mission
sur la place
de l'église de Gumières ;
Elle porte le nom
d'Antoinette Montet

 

Croix de mission
de la place de Gumières
(détail : sainte Madeleine)

 

L'église
de Saint-Jean-Soleymieux

 

Statue de la Vierge
Saint-Jean-Soleymieux

 

Crypte de Notre-Dame-
de-Soubsterre
à Saint-Jean-Soleymieux

 

Eglise de Verrières

Aujourd'hui
à Verrières

les traces
du séminaire :

 

Restes de la chapelle

 

La porte principale conservée
dans la cour
du Lycée hôtelier

Verrières (2005)
le clocher
et le Lycée hôtelier
Conception
David Barou
textes et documentation
Joseph Barou


questions, remarques ou suggestions

s'adresser :

Forez
 


Antoinette Montet

(1735-1828)

LA TANTE

NOTICE HISTORIQUE
SUR
ANTOINETTE MONTET


fondatrice du Séminaire de Verrières (Loire)


Sur les limites de l'Auvergne, au sud-ouest de Montbrison, un peu à gauche de la route départementale qui mène de cette ville à celle d'Ambert, se développe, de la manière la plus accidentée, un pays peu connu et bien singulier. On dirait une contrée d'Ecosse apportée sous le ciel de la France. Un climat froid et nébuleux, des rochers gris et nus élevant leurs pointes au milieu des pâturages, des eaux abondantes suintant de partout en filets perdus; l'hiver, une épaisse couche de neige ; l'été, de maigres récoltes autour des rochers dissimulés alors par les églantiers et les houx, et au-dessus de tout, une vaste et sombre couronne de bouleaux tremblants et de noirs sapins, tels sont les traits frappants de ce paysage. Un ravin profond descendant de l'Ouest à l'Est en varie l'uniformité ; il donne naissance à un petit ruisseau, qui, de rochers en rochers, suivant les contours du vallon, va se briser contre les premières assises du château du Rousset, vieux manoir de la grande famille de Damas, et après avoir traversé la plaine du Forez, se perd dans la Loire.

Le fond du vallon se relève un moment en forme de promontoire, à I'angle de deux ravins. C'est la qu'est bâti le petit village de Gumières, composé de cinquante feux peut-être. C'est un amas irrégulier de chaumières, à peine élevées d'un étage, mal éclairées par de rares et petites fenêtres, grises comme la pierre et le sol avec lequel elles se confondent par la couleur.

Le groupe allongé des maisons est dominé par un clocher large et solide, d'une architecture lourde et grossière: l'église, au devant de laquelle il forme un porche, est un petit vaisseau à trois nefs, avec colonnes et fenêtre du 15e siècle : mais on à peine à y reconnaître la manière grandiose de l'époque ogivale : la rigueur du climat, la fureur des orages, la modicité des ressources, tout a dû contribuer à arrêter l'élan de l'édifice et tenir ses voûtes abaissées.

Ce qu'est aujourd'hui ce petit village, il l'était au dernier siècle, époque à laquelle commence notre récit.



Dans l'un des hameaux disséminés autour du village et dont l'aspect est encore plus humble, Ie 9 août 1735, naquit une fille que l'Eglise baptisa sous Ie nom d'Antoinette : son père s'appelait Jacques Montet : il jouissait d'une aisance relative ; possesseur d'un petit domaine, il avait un troupeau, des moutons, des vaches, mais ce n'était point à cela qu'il devait sa considération. II était probe, honnête et surtout chrétien. Dans cette contrée éloignée des grands centres, éloignée de ces puissantes institutions monastiques qui seules alors travaillaient à l'instruction des pauvres, le peuple n'était pas lettré. Le bon paysan de Gumières ne put donc songer à donner à sa fille et à ses autres enfants, une instruction dont il ne connaissait pas le prix. Tout se borna à des principes de lecture. Mais la jeune Antoinette reçut de ses parents et du curé du village, une connaissance complète de la doctrine chrétienne, connaissance plus rare aujourd'hui peut-être, malgré tout l'éclat des corps enseignants, qu'à cette époque ou la science du cathéchisme primait toutes les autres et formait au moins des sujets soumis et des hommes laborieux et chrétiens.

Antoinette Montet en profita d'une manière merveilleuse, puisque, s'il faut en croire les souvenirs recueillis sur les lieux, elle fut remarquée, dès son jeune âge, par une conduite pieuse et raisonnable. Elle grandit au sein de sa famille, et selon l'usage invariable du pays, on lui confia la garde d'un troupeau, dès que sa force l'en rendit capable.

Nous n'avons rien à dire de cette époque de sa vie : elle commençait dans Ie calme une carrière qui plus tard devait être livrée à des agitations que rien n'aurait dû faire prévoir ; nous hésitons presque à raconter un événement qui fera sourire plus d'un lecteur; mais puisque ce fait est vivant dans la mémoire des vieillards de cette commune, nous Ie raconterons dans sa simplicité. Dieu ne marque-t-il pas de traits particuliers ceux qu'il destine à ses oeuvres ?

Antoinette avait seize ans : un jour de printemps qu'elle gardait son troupeau dans un pâturage isolé au milieu des bouleaux et des sapins, elle vit tout-à-coup apparaître un jeune homme élégant et d'une tournure séduisante ; il s'avançait vers elle, et sans doute ses paroles et ses manières révé1èrent à l'innocente jeune fille des intentions criminelles. Elle se précipita à genoux, tendit les mains au ciel, en s'écriant : "O Marie ! 0 ma mère ! je ne veux jamais être qu'à vous !" Elle se releva : Ie jeune homme avait disparu. Ce fut, croit-on, à cette époque, qu'elle se consacra au Seigneur par Ie voeu de chasteté perpétuelle.

Quelques années encore, elle vécut au milieu de sa famille, dans Ie travail simple et pauvre, consolant ceux qu'elle aimait, par sa présence, ses paroles, sa conduite, de toutes les rigueurs de la vie, répandant autour d'elle Ie calme parfum de la vertu modeste et écoutant dans la sereine tranquillité des champs les inspirations qui du ciel descendent comme une rosée sur Ie coeur pur et bien intentionné. Longtemps elle se crut appelée à la vie religieuse : elle ne s'en rendait pas compte, mais les rares qualités dont elle était douée, cherchaient un champ plus vaste ; l'élévation naturelle de son esprit, Ie courage de son coeur, l'intrépidité de son âme, unies à une santé merveilleuse, à une gaieté vive, à une ardente piété, tout la poussait à échanger sa vie retirée contre une existence de zèle et de dévouement. Elle songea donc et longtemps à embrasser la vie religieuse dans quelque ordre enseignant : nous ne savons ce qui mit obstacle à l'accomplissement de son désir.L'occasion lui manqua-t-elle ? Ses parents s'y opposèrent-ils? qui Ie sait ? ne fut-ce pas plutôt la Providence qui la retint dans cette contrée où elle lui réservait une sainte mission ?

Cependant Ie soin des troupeaux ne pouvait plus suffire à un caractère de cette trempe. Elle avait vu grandir auprès d'elle la fille de son frère aîné : elles étaient presque du même âge, mais Antoinette avait formé l'âme de sa nièce sur la sienne, par leurs rapports continuels, par leur vie commune, par les qualités saillantes qui lui donnaient une influence irrésistible autour d'elle. La nièce et la tante se trouvant avoir les mêmes désirs en entreprirent ensemble l'exécution. Elles quittèrent la maison natale et vinrent du hameau au village : il leur fallait être plus près de la maison de Dieu pour satisfaire leur piété et arriver au résultat qu'elles cherchaient.

II n'y avait dans la pauvre paroisse aucune école, elles entreprirent de combler celte lacune en donnant elles-mêmes des leçons ; il n'y avait aucun secours pour les malades indigents, elles consacrèrent leur vie à les soulager. On vit donc ces deux personnes, moins unies encore par Ie sang quo par la charité s'établir ensemble dans une maison du village, et bientôt leur présence y fut si précieuse, leur bonne influence si continuelle, que tout ce peuple, adoptant Ie langage de la nièce à 1'egard d'Antoinette, l'appela comme elle : Tante. Leur maison devint pour tous la maison de la Tante. Allez aujourd'hui, après un siècle, dans cette localité inconnue, demandez à qui vous voudrez la maison de la Tante et les enfants vous la montreront. Elle n'est plus cependant entre les mains de la famille Montet, mais il se passa dans cette humble demeure de si admirables choses, que Ie souvenir ne peut s'en effacer.

Les enfants du village accoururent en foule aux leçons des humbles filles : sans instruction elles-mêmes elles obtinrent d'étonnants succès : l'influence de leurs vertus, la douceur et l'aménité de leur caractère, développèrent dans cette jeunesse, un esprit de piété, d'ordre et de courageuse patience, qui produisirent ensuite de merveilleux résultats. C'est un fait admis dans Ie pays que les enfants, élevés par elles, sont devenus les personnes les plus sérieuses, les plus instruites et les plus aisées de cette Paroisse.

Ce dévouement coup chaque jour fixa sur les deux charitables filles l'attention universelle coup la contrée : un prêtre vieux et infirme, M. Crocombette, s'était retiré dans une maison voisine, où il vivait coup son modeste patrimoine ; plus que personne il put et sut comprendre les intentions d'Antoinette Montet, et quand il vit approcher la fin coup ses douleurs et coup sa vie, il légua tout ce qui lui restait coup sa petite fortune à la Tante ; Antoinette n'était plus connue que sous cette appellation que nous serons heureux coup conserver dans tout ce récit.

II ne pouvait confier à des mains plus fidèles et plus intelligentes ses pieuses intentions. La Tante, heureuse de plus de ressources, étendit aussitôt Ier cercle de ses bienfaits ; dès lors il n'y eut plus de malades qu'elle ne visitât les mains pleines de remèdes et de douceurs ; plus de pauvres ménagent qu'elle ne pourvut contre les rigueurs de l'indigence et des hivers ; sa maison devint une espèce d'asile pour toutes les misères, et plus d'une fois elle abrita et hébergea pendant longtemps vingt à trente malheureux. Toutes les ressources dont elle pouvait disposer ne s'élevaient peut-être qu'à quinze cents francs de valeur actuelle, en revenu: comment donc pouvait-elle suffire à tant de bienfaits ? Le pays n'y trouvait qu'une explication : les miracles de la Providence et de la charité ; nous n'essayerons pas d'en donner une autre.

Cependant Ier temps courait avec sa rapidité régulière ; pendant que l'humble fille étonnait ce petit pays par son zèle et sa charité, la monarchie française, tourbillonnant dans l'ivresse immonde du règne de Louis XV, était arrivée entre les mains trop faibles du vertueux Louis XVI. L'heure funeste sonna : une catastrophe générale souleva la société comme un volcan et confondit, dans une ruine commune, les castes, les institutions, Ier trône et l'autel, De la capitale la révolution déborda sur les cités, des cités sur les villages et jusque sur les campagnes les plus reculées.

En 1790, la Tante avait cinquante-cinq ans ; il y avait longtemps déjà que sa vie était consacrée au bien ; sa nièce avait déjà succombée dans les efforts du zèle et de la charité ; il semble que la vertueuse fille aurait dû en présence de l'immensité des maux qui arrivaient, pliant sous Ier poids de l'âge et des fatigues, renoncer à la vie active et se contenter de servir dans Ier silence Ier Dieu dont on brisait partout les autels ; mais elle avait conservé toute la vigueur de sa jeunesse, toute l'énergie de son âme et elle se crut encore capable de travailler pour son maître et pour son prochain.

Le Forez ne fut pas oublié par la Révolution ; les commissaires de la Convention y montrèrent une ardeur incroyable pour le mal ; le tribunal révolutionnaire, siégeant à Feurs, répandait partout ses agents grossiers, avides et cruels : les nobles et les prêtres étaient traînes à la prison et à l'échafaud, les églises pillées, les cloches brisées et fondues.

Le culte public, conserve par les prêtres assermentés dans beaucoup de paroisses, en disparut quand la convention, ne voulant plus ni des constitutionnels, ni des réfractaires, ferma toutes les églises, interdit toutes les cérémonies. Mais un grand nombre de prêtres échappèrent aux persécuteurs et, adoptant le genre de vie des apôtres à l'origine de l'Eglise, continuèrent à exercer secrètement leurs saintes fonctions. Dans les villes sous le costume de l'ouvrier, dans les campagnes sous tous les déguisements, ils ne cessèrent de fournir à ceux qui le désiraient le secours de leur ministère.

Les montagnes de l'Ouest du diocèse, habitées par un peu simple, pauvre et plein de foi, dérobèrent un grand nombre de prêtres au tribunal de Feurs, et il y avait peu de paroisses qui n'eussent à leur disposition, des prêtres non assermentés ou revenus d'une criminelle faiblesse.

La Tante, dans son humble village de Gumières ne manqua pas cette occasion de dévouement. Sa bonne renommé, la considération qui l'entourait, firent accourir à elle tous les prêtres de la contrée ; ils savaient que, dans la sainte industrie de son zèle, elle leur trouverait un asile et rendrait fructueux leur ministère persécuté. Bientôt ils furent six autour d'elle et pour ainsi dire sous sa main, puis ce nombre alla jusqu'à quatorze ; mais elle se gardait bien de les loger dans sa maison ; c'eût été Ie moyen certain de les perdre. Car sa vertu, connue au loin, attira sur elle la surveillance particulière des séides de Javogues, le sanguinaire proconsul de Feurs : aussi bien souvent Ie jour et la nuit, des bandes armées envahirent sa demeure, fouillant partout pour découvrir un prêtre ; la courageuse fille les laissait opérer sans trouble ; son regard clair et ferme et quelquefois sa parole mordante défiaient et trompaient les ignobles persécuteurs. C'est que, ses prêtres, comme elle les appelait, étaient en lieu sûr, l'un dans une ferme isolée près des grands bois, l'autre dans une caverne au milieu dos broussailles, celui-ci au milieu des champs sous la veste d'un laboureur ou sur Ie chevalet du scieur de long, celui-là à deux ou trois lieues de Gumières, dans une autre paroisse.

On comprendra cependant quelle prudence, quelle discrétion était nécessaire à la Tante, pour accomplir sa pieuse mission; quand il y avait un malade dans les environs, quelquefois à de longues distances, c'était à elle qu'on venait secrètement demander Ie ministère d'un prêtre. Alors comment discerner les demandes sincères des pièges perfides? Comment ne pas se compromettre, même par des questions, tout en voulant pourvoir à un besoin dont il fallait avant tout constater la réalité ?

II est vrai qu'elle était admirablement secondée par les habitants du pays ; ils étaient pleins de foi, et elle avait conquis sur eux, par ses longs bienfaits, un ascendant incontestable et une confiance sans bornes; leur dévouement n'en connaissait pas. Fallait-il cacher un prêtre, lui servir de guide, aller en éclaireur à la découverte des besoins ou des dangers, ils suivaient les instructions de la Tante et accomplissaient des prodiges de courage ou d'adresse. Grâce à toutes ses précautions, Ie prêtre, averti secrètement, par des chemins détournés, se dissimulant sous des costumes divers, suivi de loin par des amis pour Ie protéger en cas d'alerte, s'en allait, presque toujours sûrement, remplir ses augustes mais périlleuses fonctions.

Chaque dimanche, pour satisfaire la piété de son âme et la foi du peuple, la messe était célébrée en quelque endroit de la paroisse ou les fidèles pouvaient se réunir. Pendant la mauvaise saison, une maison, plus souvent une grange à fourrages devenait Ie temple ou Ie Dieu des catacombes s'immolait. Pendant l'été, la vaste étendue des bois, la profondeur des vallons, fournissaient une enceinte plus spacieuse ; mais dans aucun temps la Tante n'aurait permis d'accomplir les saintes cérémonies, sans prendre toutes les précautions de la prudence. Elle déployait alors une finesse, une habileté dont on ne saurait se faire une idée, disposant, comme un général expérimenté, les sentinelles pour annoncer, de loin et a temps, Ie moindre danger.

On comprend que nous ne saurions entrer dans Ie détail de tous les évènements qui agitèrent la vie de cette courageuse fille pendant tout Ie règne de la Terreur : déjà Ie temps a couvert de son voile bien des épisodes intéressants ; d'ailleurs, on s'exposerait à des longueurs que notre cadre ne comporte pas. Qu'il suffise de dire que si jamais son zèle ne se lassa, jamais aussi sa générosité, son dévouement et sa prudence ne furent en défaut.

Nous citerons seulement deux épisodes.

L'abbé Perrin était caché dans Ie château du Soleillant ; comment se laissa-t-il surprendre ? Nous ne pouvons Ie dire : toujours est-il qu'il tomba entre les mains des agents du tribunal révolutionnaire. La prison, c'était l'échafaud au bout de quelques jours. On s'empare de lui, et par des motifs que nous ignorons, au lieu de l'emmener à Feurs, on Ie dirige enchaîné vers la petite ville d'Ambert. Cette fatale nouvelle est portée à la Tante ; elle réunit aussitôt les plus discrets et les plus intrépides de ses voisins, leur recommande de se déguiser, de s'armer, et les envoie sur la route que devaient suivre Ie prêtre et ses gardiens. Entre Saint-Anthème et Ambert, la route traverse Ie grand bois de la Frétisse ; quand l'escorte du prisonnier se trouve engagée dans Ie milieu de la forêt, des fossés du chemin, des bords du bois, du milieu des broussailles, la figure noircie, sous tous les costumes, armé de fourches et de fusils, des hommes se lèvent et apparaissent poussant de grands cris ; l'escorte peu nombreuse hésite devant cette foule bizarre et menaçante ; on la presse de toutes parts, on la disperse, on délivre Ie pauvre prêtre sans verser une goutte de sang, puis tous disparaissent dans les bois. Comme ce hardi coup de main s'était accompli loin de Gumières et de la Tante, personne ne soupçonna qui l'avait conçu et exécuté. Ainsi fut conservé à l'Eglise un prêtre qui devait l'honorer et la servir. Car nous pensons qu'il s'agit ici du célèbre abbé Perrin, passé ensuite en Italie et revenu plus tard à Lyon où il fit tant de bien en qualité d'aumônier des prisons.

II nous est impossible de donner la date précise de cet évènement : ceux qui écrivent d'après la tradition éprouvent souvent cet embarras; il en est de même du fait suivant.

Trois prêtres, de ceux qui vivaient dans Ie rayon de la Tante, avaient été surpris et enfermés dans Ie monastère de la Visitation de Montbrison, devenu prison publique : de là à Feurs, où la guillotine était en permanence, il n'y avait pas loin. Parmi eux se trouvait l'abbé Périer, originaire de Périgneux (Loire), qui, depuis longtemps, exerçait ses fonctions dans Ie pays, après avoir rétracté Ie serment qu'il avait prêté d'abord ; nous ignorons Ie nom des autres. Les sauver était une entreprise difficile et dangereuse; la Tante osa l'essayer.

Elle connaissait le geôlier : tant de fois déjà, en d'autres occasions, elle avait frappé à cette porte pour visiter les prisonniers. Car plus l'un de ses prêtres avait été renfermé dans ce lieu, et toujours elle avait obtenu de les visiter, de les assister, de les consoler dans leur captivité ; si elle n'avait pu les sauver de la mort, au moins les avait-elle fortifiés de ses bonnes paroles, tout en les vénérant comme des martyrs. Le geôlier la connaissait aussi, et comme il était au fond meilleur que ne le faisaient soupçonner ses fonctions, il la recevait facilement. C'est le cas de dire que, douée d'un caractère plein de gaîté et d'entrain, elle savait au besoin prendre des allures hardies et familières, pour dissimuler son rôle et arriver à ses fins. Elle l'avait gagné par son faible, en lui faisant accepter une bonne part des douceurs qu'elle apportait aux prisonniers. Car pour les secourir, à défaut d'autres ressources, elle implorait les largesses de quelques familles riches, qui vivaient encore à Montbrison ; elle en obtenait du vin, du pain blanc, de la viande, quelquefois des liqueurs fortifiantes, et pour que le concierge laissât arriver ces secours aux détenus, elle avait soin de lui en faire prélever une large dîme.

Comme il s'agissait ce jour-là de trois prisonniers et qu'elle voulait tenter un résultat plus considérable, elle s'approvisionna plus abondamment qu'à l'ordinaire, et ajouta aux aliments, bon nombre d'écus de six livres ; ainsi armé, elle arriva à la geôle à la chute du jour.

C'était à l'époque du siège de Lyon, et la République usait de toutes ses ressources pour vaincre la résistance héroïque de cette cité. On avait appelé toutes les garnisons des villes voisines à l'armée de Dubois-Crancé et la garde des prisons avait été confiée aux municipalités. Un seul des gardes municipaux était en faction quand la Tante arriva ; il ne lui fut pas difficile de se faire ouvrir la porte extérieure.
- Ah ! ah ! Te voilà la Tante ! lui dit Ie geôlier ; nous avons de tes amis en cage.
- Et vous m'attendiez, n'est-ce pas, citoyen?... Et en avez-vous bien soin... coup mes amis ?...
- Ta, ta, ta !... aujourd'hui ici, demain à Feurs, après-demain... ici Ie geôlier fit un geste à la vue duquel la tante put à peine dissimuler un frisson.
- Les pauvres gens ! dit-elle ; mais au moins vous me permettrez bien de les voir et de les réconforter un peu.

En même temps elle montrait au geôlier ses vastes poches bourrées de provisions et d'où sortaient les têtes de deux bouteilles: la loge était ouverte, elle entre, dépose une bouteille, puis une autre et l'engage à goûter.
- Nous trinquerons, dit-il, et mettant deux verres sur la table, il verse, et s'exclame sur la qualité du vin.

Le coeur plein d'angoisses, la tante lui fait raison, babille avec lui, verse fréquemment à boire et fait tinter par des mouvements calculés les écus de six livres qu'elle a apportés.
- Diable ! diable ! dit-il, tu as les poches pleines d'écus, dans un temps où la république n'a que des assignats !
- Oui, j'en ai, dit la Tante, et ils seront pour toi, citoyen, si tu veux être bon enfant.
Alors elle entreprend de lui persuader qu'il doit rendre les prêtres arrêtes à la liberté : elle fait tour à tour briller devant lui l'innocence du fait, la certitude de l'impunité et l''appat de la récompense.
- Feignez une maladie subite, une attaque, une colique, donnez-moi les clefs et pendant qu'on s'empressera autour de vous, je trouverai bien le moyen de faire échapper les prêtres sans qu'on les aperçoive : le vin, l'amour du lucre opéraient leur effet.
- Fais comme tu l'entendras, mais si je suis soupçonné je te dénonce au tribunal.
- Ne craignez rien : laissez-moi agir, et tout se passera sans que vous puissiez être compromis.

En même temps elle prend les clefs cachées sous Ie traversin du geôlier, qui lui indique celle de la cellule des prêtres.
Le coeur plein de joie, la Tante court à cette porte, l'ouvre et voyant les trois captifs à genoux. Levez-vous, leur dit-elle, vous êtes sauvés ! Plus tard, je vous dirai comment. Mais pour ne compromettre personne, brisez la serrure, et ne sortez pas que je ne vienne vous chercher.
- A vous maintenant, dit-elle, revenue à la geôle, à vous de bien faire votre jeu. Voilà tous mes écus de six livres : allons, une bonne colique, tordez-vous, criez fort, roulez-vous sur le sol et je me charge du reste.

Cet homme l'a comprise : voilà qu'il se met à gémir à pousser des hurlements épouvantables ; il s'agite en soubresauts, se tord les membres. La Tante court à la porte extérieure et s'adressant au factionnaire municipal : Au secours ! dit-elle, voulez-vous laisser mourir le citoyen geôlier ? Entendez ses cris : il s'assommera, si on ne vient le retenir.

Le garde se précipite, dépose son arme à la porte de la loge, pour soulever le malade : la Tante le prend par les pieds et ils parviennent ensemble à le hisser sur son lit. Mais continuant admirablement son rôle, Ie geôlier gémissait, hurlait, se tordait de plus belle.
- Attendez-moi, tenez-le bien, je cours chercher l'apothicaire, dit la Tante... Et elle court à la prison où les prêtres l'attendaient, après avoir endommagé la serrure Ie plus possible : en route, leur souffle-t-elle, gagnez la porte derrière moi et, à minuit, je vous rejoins au bois de la Peyre.

Ils se glissent derrière elle, arrivent en la suivant à la porte extérieure demeurée entr'ouverte et pendant qu'elle rentre dans la loge du concierge, les voilà dans la rue sombre et déserte, puis hors la petite ville, puis sur les chemins détournés de la montagne.

Peu à peu Ie geôlier se calma, ses cris diminuèrent, les doses de liqueur que lui administrait la tante, un mot qu'elle lui souffla, produisirent leur effet ; Ie garde municipal, remit son fusil à l'épaule, recommença à sa promenade dans la rue, et la tante, montée sur la petite jument qui la portait dans ses courses, reprit Ie chemin de Gumières. Dire sa joie et celle de ceux qui lui devaient la liberté quand ils se retrouvèrent à minuit, serait impossible.

Le lendemain, on trouva vide la prison des prêtres: la serrure était disloquée et il fut constaté qu'ils s'étaient échappés avec bris et effraction. Les grands évènements qui se passaient alors à Lyon, la surprise, à Saint-Anthème, du général Nicolas et de ses dragons par un parti de muscadins, firent oublier cette évasion hardie et empêchèrent les recherches.

Tant que dura la terreur, la Tante mena cette vie agitée des mêmes sollicitudes, animée du même zèle et de la même intrépidité. Et ce n'était pas sans danger qu'elle se vouait au bien. Non seulement Ie prêtre était poursuivi, mais tous ceux qui Ie favorisaient tombaient sous Ie coup de la loi des suspects. Un prêtre avait trouvé un asile dans une maison de cultivateurs a Lérigneux, petite paroisse voisine : les agents révolutionnaires arrivent pour fouiller Ie logis, Ie prêtre s'échappe par une fenêtre du grenier et gagne les bois d'alentour ; mais, dans sa fuite précipitée, il a laissé tomber son bréviaire : c'est une preuve convaincante de sa présence dans la maison et de la complicité des paysans. On arrête Ie père et la mère Deffarges, on les enlève à leurs sept enfants; ils sont condamnés à mort et exécutés. Ce trait fera comprendre à quels dangers s'exposait chaque jour la Tante et combien il lui fallait d'adresse et de prudence pour éviter ou détourner les soupçons.

La chute de Robespierre et le règne du directoire apaisèrent l'ardeur de la persécution : les terribles décrets ne furent pas rapportés, Ie culte public ne fut pas autorisé, mais dans les lieux écartés, au milieu des populations toutes catholiques, les prêtres purent souvent remplir leurs fonctions. Un bien petit nombre avait survécu à des luttes si longues et si sanglantes : Ie recrutement du sacerdoce avait complètement cessé ; quelques apostasies et beaucoup de martyres avaient réduit à rien la milice de l'Eglise ; Ie mobilier des temples, les ornements somptueux, les magnifiques vases sacrés que la piété des âges passés avait multipliés n'étaient plus ; les presbytères avaient été vendus ou démolis; les prêtres sans demeures, sans ressources étaient aussi dénués que les apôtres de l'Eglise primitive, et Ie culte qu'ils pouvaient rendre à leur Dieu aussi pauvre que celui des catacombes. La persécution finie, la Tante consacra sa vie à la restauration du culte, à la satisfaction des besoins essentiels des prêtres et à l'espérance de voir éclore des vocations ecclésiastiques. Là furent désormais ses soins : sa modeste demeure, son simple mobilier, sa table frugale étaient toujours à la disposition des prêtres échappés à l'orage. La vieillesse était arrivée pour elle, mais sans infirmités, sans lassitude, sans froideur. Les maux de l'Eglise et la gloire de Dieu l'intéressaient plus vivement que jamais : son coeur se désolait surtout à l'aspect du vide immense qui s'était fait dans les rangs du clergé, et nuit et jour elle rêvait aux moyens de repeupler Ie sanctuaire d'un nombre suffisant de ministres.

Enfin arriva Ie moment où Ie Génie qui avait comprimé la Révolution réconcilia la France avec Rome par Ie concordat. Les églises se rouvrirent: mais ce fut alors qu'apparut désolante l'insuffisance du nombre des prêtres. La Tante en éprouva une douleur poignante. Mais que pouvait à cela l'humble fille ? Sa petite aisance s'était grandement diminuée par Ie dévouement qu'elle avait pratique dans les mauvais jours. N'importe : il lui semblait sans cesse que Dieu l'appelait à faire quelque chose pour la diminution du mal. Elle priait, se mortifiait, demandant au Seigneur de lui faire connaître sa volonté.

II y a à l'église de Saint-Jean-Soleymieux, à une heure de Gumières, une crypte ou l'on invoque Marie, sous Ie nom de Notre-Dame-de-Soubsterre. La Tante avait grande confiance à ce pèlerinage : que de fois aux époques de ses plus grandes perplexités, n'avait-elle pas invoque avec succès Ie secours de N.-D.-de-Soubsterre ! Dans son angoisse actuelle, elle se rappela qu'on n'invoque jamais en vain la Mère de Dieu, et un jour, bien avant l'aurore, elle entreprit ce pèlerinage, avec Jeanne Chalancon, pieuse fille, qui était sa servante ou sa compagne et dont nous tenons cette partie de notre récit. Elles priaient en route, abrégeant ainsi Ie chemin et cherchant à prévenir en leur faveur celle qu'elles allaient invoquer. L'aube blanchissait, la flèche de l'église leur apparaissait, quand tout à coup la Tante tombe à genoux en s'écriant :

- Ah! voyez, voyez. Sa compagne ne voyait rien, mais elle se garda bien de troubler la Tante en extase au milieu du chemin et les yeux fixes dans la direction de l'église. Après quelques minutes elle se releva, la figure rayonnante de joie. Allons remercier Notre-Dame, dit-elle, nous sommes exaucées ; je sais ce que j'ai à faire. Bientôt elles arrivèrent à la crypte, où elles prièrent longtemps.

Au retour, la Tante, pleine d'une sainte gaîté, raconta à sa compagne sa vision du matin :

- Tout à coup, lui dit-elle, au-dessus coup la flèche coup l'église, j'ai vu Notre-Dame, toute brillante d'éclat, mais avec une figure si bonne, que cette image ne me quittera jamais. Elle était dans une niche en treillis d'argent ; elle m'a montré, de sa main, un paysage que je voyais comme je vois les champs qui s'étendent au bord du chemin. C'était Ie paysage de Verrières avec son grand clocher et Ie château du Soleillant. Alors elle m'a dit: c'est là qu'il faut établir un Séminaire, là que s'alimentera abondamment Ie nombre des prêtres. - Oh ! ma pauvre Jeanne, que je suis heureuse et que Notre-Dame est bonne !

Nous donnons Ie fait comme nous l'avons reçu ; illusion ou réalité, il fut un trait de lumière pour la Tante. Dès Ie lendemain, elle annonça Ie projet de vendre sa petite propriété, sans révéler autrement son dessein. Les acquéreurs se présentèrent en grand nombre, et la vente détaillée produisit une somme d'environ vingt mille francs.

Trop humble et trop simple pour se croire capable de rien par elle-même, elle prit ensuite Ie chemin de Verrières, pour charger Ie curé de cette paroisse de remplir ses intentions. Ce curé était alors Ie même abbé Périer, qu'elle avait si heureusement tiré de la prison du district. Elle avait quelques droits de s'en faire écouter ! La Tante lui raconta ses ardents désirs, ses longues hésitations et la manière merveilleuse dont elles avaient cessé, par I'intervention de la Sainte Vierge. J'ai vendu ce que je possédais, ajouta-t-elle, en voici Ie produit ; employez-le selon les vues de la Providence, à la fondation d'un séminaire, ici. C'est peu pour commencer, mais Dieu fera Ie reste.

Ainsi, la pauvre fille s'oubliait elle-même, ne stipulant rien pour son avenir.

M. Périer ne pouvait repousser un projet si avantageux à l'Eglise : il reçut quelques élèves dans son presbytère et dans la maison Duchevalard, qui était attenante, et Ie séminaire de Verrières fut fondé au moment où des prêtres zélés en créaient d'autres à Roche, à Saint-Jodard et à l'Argentière.

Avec l'argent fourni par la Tante, M. Périer acheta Ie château du Soleillant et une partie de son domaine. Ici l'histoire, toujours vraie et sévère, est obligée de mentionner que cette acquisition, d'un local plus vaste, dans un site évidemment plus favorable à un séminaire, fut détournée de son but. On eut cependant la précaution de réserver, en vendant Ie château, Ie droit pour la Tante d'y loger et d'y vivre jusqu'à la fin de ses jours.

Antoinette Montet était arrivée au terme coup sa vie militante : soixante et dix ans coup travaux, coup luttes, coup perplexités avaient passé sur elle : n'avait-elle pas conquis Ie droit coup vivre dans la paix, à côté coup ce séminaire qu'elle avait fondé, à la prospérité duquel elle assistait, qu'elle voyait rempli coup jeunes gens laborieux, dirige par des maîtres pieux et habiles et fournissant chaque année à l'Eglise, des prêtres capables coup réparer les ruines des années précédentes ? II plut à la Divine Providence de la laisser longtemps encore, comme l'ange de la Prière, auprès de cet établissement.

Elle vivait donc dans ce château dévasté, auquel la Révolution n'avait laissé ni meubles, ni tentures, ni fenêtres closes. Une vaste chambre, la salle à manger et la cuisine offraient seules un abri contre la rigueur des saisons : c'était là qu'elle vivait plus pauvrement que dans tout son passé, se contentant de légumes et de laitage, et ce ne fut que bien tard, après son arrivée au Soleillant, que son estomac ne pouvait plus digérer le pain de seigle, il fallut lui donner Ie pain de froment du séminaire.

Cependant la vieillesse ne put lui faire aimer l'oisiveté, et là, comme plus tôt à Gumières, elle se consacra à l'instruction des enfants : on lui envoyait tous ceux des paysans voisins et elle leur enseignait la lecture et Ie catéchisme. Tant que sa vue lui permit de distinguer les lettres, elle se livra à cette occupation, qu'elle ne cessa pas même quand ce sens périt en elle : on la vit aveugle apprendre encore à lire aux enfants, et c'est dans cet état qu'elle nous lit connaître les caractères avec lesquels nous traçons ces lignes.

II nous resterait à parler des vertus qu'elle pratiqua toute sa vie ; mais comment entrer dans Ie secret de cette âme et connaître les relations qu'elle eut avec son Dieu ? Sa piété avait été Ie principe des vertus de son jeune âge, elle fut son appui dans les luttes de la Révolution et sa consolation jusqu'à sa dernière heure. Elle priait sans cesse : toutes les formules des prières chrétiennes lui étaient familières; Ie chapelet était son délassement et tant de fois elle en avait égrené les Ave, que Ie pouce de sa main droite garda jusqu'à sa mort Ie mouvement nerveux de cette opération. Quand elle eut entièrement perdu la vue, ce qui arriva vers 1820, il sembla qu'elle s'adonnait plus que jamais à la prière mentale : sans doute elle ne suivait pas les règles tracées par les auteurs de Traités de l'Oraison, mais que de doux entretiens ne devait pas avoir avec son Dieu, cette pieuse fille, qui l'avait servi lui et les siens, avec tant de zèle, d'abandon et de courage, pendant un siècle presque entier.

Sa charité ne s'éteignit pas dans les glaces de la vieillesse : après la Révolution, comme auparavant, elle ne vécut que pour obliger ; c'était par charité qu'elle instruisait encore les enfants, qu'elle visitait les malades, tant que ses forces Ie lui permirent. Et quand Ie mouvement lui fut impossible, avec quelle bonté ne recevait-elle pas ceux qui venaient lui demander des conseils sur leurs affaires, sur leur santé, leur indiquant sur ce point mille moyens de soulagement, puisés dans sa vieille expérience ! Devons-nous dire ici, que dans son extrême décrépitude même, elle fut d'une habileté surprenante à rétablir les membres disloqués à réduire les fractures les plus compliquées, de manière à étonner d'habiles chirurgiens, comme Ie célèbre docteur Vidal, de Montbrison ? Grâce ou talent, c'est un fait public et certain.

Nous avons eu l'occasion de parler de son caractère aimable et joyeux : elle Ie conserva jusqu'à la fin, aimant la réplique vive et frappante, disant saintement Ie mot pour rire, et n'éloignant personne par les rudesses de la vertu. Simple comme les enfants, elle les aimait, les caressait, ouvrait leur intelligence par mille attrayants récits; elle les amusait même en leur chantant de sa voix cassée, les contes naïfs et les ballades chrétiennes de ces montagnes.

Et cependant sa vieillesse fut éprouvée par de cruelles souffrances : sa vie toujours laborieuse et rude, ses fatigues incessantes pendant la tourmente révolutionnaire, Ie poids des années, amenèrent les infirmités et la décrépitude. Sa taille se courba, ses membres se raidirent, ses muscles perdirent leur souplesse, son estomac supporta difficilement la nourriture ; alors elle fut soumise à des faiblesses fréquentes, à des crampes douloureuses, à des spasmes violents qui la mettaient souvent à deux doigts du trépas. Mais au milieu de ces douleurs, sa patience et sa bonne humeur ne l'abandonnèrent jamais ; jamais un mot de murmure ou même de plainte ne sortit de sa bouche et elle retrouvait sa gaieté dès que la crise était finie : c'est Ie bon Dieu qui Ie veut, disait-elle à ceux qui compatissaient à ses souffrances ; il a bien souffert davantage pour moi. Cette douceur, cette patience, étaient Ie fruit de la paix de son âme : elle avait servi Ie Seigneur, avec une telle simplicité, un tel abandon, qu'elle ne pouvait douter de sa tendresse pour elle.

II est vrai que bien des consolations vinrent tempérer ses peines: ce séminaire, qu'elle avait tant désiré, tant demandé, avait grandi rapidement ; celui de Roche, supprimé, lui avait été uni, et bientôt, il compta jusqu'à trois cents élèves. Des professeurs laborieux et savants, des directeurs pieux et zélés, des supérieurs éminents comme MM. Barou, Roux et Verrier, lui donnèrent une impulsion vigoureuse à laquelle rien ne manqua, pas même Ie succès. Le bon esprit des élèves, la force des études, le genre solide d'éducation, en développèrent au loin l'influence, malgré l'installation insuffisante de l'édifice qui n'est sorti de son mauvais état qu'au moment où, vingt ans après la mort de la Tante, il a été reconstruit par les libéralités de S. E. Monseigneur le cardinal de Bonald.

II est plus facile de concevoir que de raconter les consolations de la Tante en présence de tels résultats. D'ailleurs elle était visitée sans cesse par les Directeurs de la maison ; ils venaient à elle pleins de vénération, heureux de la voir, heureux de l'entendre. Les Vicaires généraux en tournée, les prêtres les plus distingués du diocèse, ne venaient jamais à Verrières, sans aller auprès d'elle. L'autorité diocésaine avait permis de célébrer pour elle les saints mystères dans la chapelle du château, et le dimanche toujours, la semaine souvent, elle avait le bonheur de communier. II eût semble cruel, qu'après avoir sauvé la vie à tant de prêtres, après avoir rendu tant d'éclatants services à l'Eglise, la pieuse fille eût été privée, par la faiblesse de l'âge et l'éloignement de la paroisse, de la consolation des sacrements.

Enfin la Tante avait atteint sa 93e année : l'heure de la récompense sonnait ; pleine de jours et de mérites, entourée de la vénération universelle, calme et confiante, elle expira en souriant Ie jour de la Pentecôte, à cinq heures du soir, 25 mai de l'année 1828.
Ses funérailles eurent lieu Ie mardi suivant, au milieu de la population entière de la contrée, des élèves et des maîtres du séminaire, et son corps fut déposé dans Ie cimetière de l'église de Verrières, devant Ie portail principal.

II n'y a aucun monument sur cette tombe, mais on se raconte discrètement que bien des faveurs y ont été obtenues.


LONS-LE-SAUNIER, IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE H. DAMELET

Le séminaire de Verrières
(dessin de David Barou)

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