(traduction : Joseph Barou)
Après une longue captivité en Allemagne, Célestin Masson rentre au pays. Personne n'a été prévenu. Pour l'administration, il se nomme Mathieu Masson, pour tous c'est Célestin Rouzan (son deuxième prénom et le surnom de sa famille).
[Ma femme] quand je suis rentré de prisonnier je suis allé la récupérer à Courreau, aux Planches. D'ailleurs c'est presque le jour où j'ai eu le plus peur de ma vie.
Alors quand je suis arrivé de prisonnier… Je suis arrivé comme [à la même époque] que ton frère [Célestin Masson s'adresse à Jean Chambon]. On était comme Joseph, quoi, à la gare de Montbrison. Ça devait être le 17 ou 18 juin. C'était au mois de juin, enfin. Le 18 juin, je crois bien.
Alors à la gare de Montbrison personne ne m'attendait. [Je me dis] enfin toute la famille est morte, ce n'est pas possible, la femme a pris le maquis ! Parce que… Enfin, ça va, personne. Enfin, tout par un coup, arriva une des filles de mon frère Tonin de Moingt. Je la reconnais mais quand j'étais parti, il y avait cinq ans, elle avait quatorze ou quinze ans. Ça faisait quand même une différence. Alors le…
- Tu étais annoncé ? Ils le savaient que tu arrivais ? [question de Jean Chambon]
Non ! Alors moi, j'avais téléphoné. Vous autres, je ne sais pas comment vous avez fait, vous. Moi je suis rentré par Valenciennes. Alors on rentrait. C'était les Américains qui nous passaient le permanganate un peu partout, souffler dans tous les machins pour tuer les petites bêtes qu'on avait prises… Le télégramme que tu envoyais, c'était alors, standard : "Arrive, bonne santé…" alors ton adresse : "A Roche, Saint-Bonnet-le-Courreau". Et moi, j'ai donné mon adresse, à Saint-Bonnet : "Madame Masson Mathieu, Courreau, Saint-Bonnet-le-Courreau". Et c'était Barou qui était président du comité de Saint-Bonnet des prisonniers. Alors, comme nous autres…(1) Masson Mathieu, il regarda sur la liste, il ne savait pas que je m'appelais [Masson], ni Mathieu. Je m'appelais Célestin Rouzan ! Alors il renvoya la dépêche. Elle fit tous les Saint-Bonnet de la Loire (2). Je suis arrivé trois jours avant elle, moi…
Je téléphone à Roche [… Michel,]. Deux heures après, à une heure, ils arrivent, eux, pour me prendre… Pour le moment j'aime autant aller voir ma femme que pas [que de ne pas y aller].
Où ma femme couchait, la belle-mère […?] je dis : […?] elle a foutu le camp, elle est sûrement repartie, il y a quelque chose…
- Eh ! qui c'est ?
- C'est moi qui arrive !
Et c'était une heure du matin. J'étais arrivé par le train de huit heures. Et toutes les fois, quand j'arrive, que la micheline de huit heures arrive, j'y pense encore.
- Et tu es monté aux Planches ? [question de Jean Chambon]
Aux Planches, alors on m'envoya Maurice, mon gamin, quoi, - [qui avait cinq ans ?], qui avait aussi trois ans quand j'étais parti, et ça lui faisait huit ans quand je suis revenu.
Alors il monta aux Planches pour m'attendre mais quand il me vit arriver, il alla passer sous le [lit ?], il se cacha [se cacher : se recondre en patois] et en vitesse. On avait dû lui dire peut-être : Petit polisson, gare quand ton père arrivera !
(1) On est connu sous le nom de "chez Rouzan"
(2) Il y en a trois autres : Saint-Bonnet-des-Quarts, Saint-Bonnet-le-Château, Saint-Bonnet-les-Oules.