Patois vivant


 

 

Damien Ruffier

 


L
e cochon Nonor


Damien Ruffier
né en 1926 à Cottance

enregistré le 6 février 2002 au cours d'une veillée du groupe Patois vivant
au Centre social de Montbrison, 13, place Pasteur

(patois des montagnes du Matin)

pour écouter cliquer ci-dessous

(7 min 11 s)

Les farces du Joanny

Le Joanny et le Nonor. En prenant des années la Phrasie [Euphrasie] était devenue pénible. Pour le comprendre, il faut dire qu'elle n'avait pas eu d'enfants. Soi-disant que son Joanny il avait pris les oreillons au régiment et qu'il n'avait pas été soigné comme il faut. Elle avait donc porté son affection sur toutes les petites bêtes de la ferme. Elle dorlotait toujours quelques poussins, […?] Elle avait toujours la mue [jabiole (1)] autour du poêle parce que la chaleur, disait-elle, est le meilleur des remèdes. Elle avait même gardé un chevreau […?] à la cuisine et quelques lapins qui avaient le gros ventre [lo boge].

Un jour la truie [caille] avait fait une portée [éna nia] de petits porcs. Il y en avait treize et, bien sûr, il n'y avait que douze tétons. Elle s'aperçut que le dernier [le retiolon : le dernier, le plus faible] crevait de faim. Il prit le […?], le poil tout droit. Il n'était plus […?]. La Phrasie voulut donc l'élever au biberon. Mais les petits cochons ont les dents pointues et, ce petit vorace, il perçait toutes les tétines en caoutchouc. Elle mit donc du lait dans un bol et le lui fit sucer avec un doigt, comme un chevreau qu'on veut garder mais le bol devint vite trop petit. Le petit porc en mettait de partout ("bassouiller"), il fallut prendre un petit seau. A partir de ce moment il fut sauvé [échape]. Il se mit à grossir ["profiter"] tant et mieux. Soigné et pouponné comme un bébé [mami], le petit porc était toujours à la maison. Elle l'appelait le Nonor et il savait bien son nom. Il était affectueux comme tout, et il avait de l'intelligence [éme] ce petit porc, tout plein. Il venait vous manger dans la main. Il montait sur les chaises. Il suivait la Phrasie de partout même quand allait dans les terres ramasser des pissenlits ["barabans"] dans les prés. Il lui frottait les jambes, et comme il avait le nez froid, ça la chatouillait. Elle était contente, son Joanny n'en faisait pas autant.

Et puis un jour le Nonor prit un refroidissement [éna refrezia]. Il se plaignait des reins, le poil tout droit, il ne pouvait plus marcher et n'avait plus voulu manger à midi. Affolée, la Phrasie le bouchonna avec de l'arquebuse. Elle le porta à la chambre après l'avoir bien empaqueté avec des guenilles. Et même, elle avait pris le tricot du Joanny. Elle se disait : la chaleur lui fera du bien et si ce soir il ne va pas mieux, je lui ferai des cataplasmes de moutarde.

Le cochon était tout content. Il avait l'air de comprendre qu'il fallait qu'il se tienne tranquille. Il poussait des petits grognements et il regardait la Phrasie avec des petits yeux amoureux. Et puis, bien réchauffé, il ne tarda pas à s'endormir. Toute contente la Phrasie alla ramasser de l'herbe pour ses lapins. Et puis voilà que vers les quatre heures le Joanny alla manger une portion et boire un canon. Après s'être bien rempli la panse, il alla à la chambre pour chercher un paquet de tabac qu'il tenait au frais dans le fond de l'armoire. Il était en train de chercher son paquet quand il entendit : "hein, hein, hein". Le Joanny se leva [d'un coup?] et il vit le Nonor qui dormait sur la descente de lit. Eh ben ! nom de goui ! Ce bougre de cochon, tu parles d'une frayeur qu'il m'a faite ! Il regarda de plus près et il comprit que c'était sa femme qui l'avait emmené ici. Eh ben ! bougre ! Et puis encore, [on a pris ?] mon tricot ! Eh ben ! pendant que tu étais après t'avais qu'à le mettre dans le lit !

Et cette réflexion lui donna une idée… de le mettre dans le lit. Il prit le cochon et il le mit dans le lit, à la place de la Phrasie. Regarde donc comme tu seras bien. Tu vas t'endormir comme un petit ange. Et il le couvrit avec les draps. Tout content de son coup il bourra sa pipe et il retourna [dans sa terre ?] arracher [des …?] avec son "bigue (2)". Et la Phrasie revint de panser ses petites bêtes. Elle but son café sans se presser et mit cuire la soupe.

Tout d'un coup elle pensa à son cochon. Ouh ! la la ! elle dit. Et le Nonor ? Elle entrouvrit la porte de la chambre sans faire de bruit au cas où il dorme toujours. Oh ! la la ! Malheur de malheur ! le cochon ne dormait plus. Il était sur le lit en train de tout ravager ["mouger" : fouiller avec le groin] les draps. Il en avait déchiré un et avait tout foutu en l'air. Mais le pire de tout c'était l'odeur ! Ça sentait mauvais ["embouconner"] à s'en bouger le nez. Et puis, dis donc, il avait laissé des souvenirs parfumés de partout. Et le plus gros morceau, il était sur la coiffe [ou bonnet de nuit ?] de la Phrasie ! Devant ce désastre elle se mit à pousser des hurlements : Oh ! la la ! le bougre de saligaud ! Qu'est-ce que tu n'as pas fait dans mon lit ! Tout en criant elle prit le Nonor à brassée et le mit dehors. Comme elle le serrait sur le ventre il me mit à pisser tout son saoul sur le tablier de la Phrasie. Il y en avait une pleine chambre !

Juste à ce moment, le Joanny, qui guettait de loin, arriva avec son "bigue" sur l'épaule et il prit un air innocent. Oh ! ben, Phrasie, qu'est-ce qui arrive ? Y a-t-il le feu dans la cheminée ? La Phrasie balança le porc dans la cour. Le feu ! le feu ! C'est bien pire que le feu, je ne sais pas qui a laissé la porte ouverte mais cette vermine de cochon est monté sur le lit et a chié partout.

Le Joanny prit le fou rire […?]. Et il pensa : Ah ! Tu ne veux pas me dire qui l'a mis dans la chambre, eh ben, moi, je ne vais pas te dire qui l'a mis dans le lit. Mais comme il ne se sentait pas la conscience bien tranquille, et que la Phrasie était tout ennuyée, il prit le parti de la calmer :
- Allons, allons, femme, ne te retourne pas les sangs de cette façon. Il a beau avoir de l'intelligence [d'éme], un porc est un porc, hein ! Et quant aux draps, ça te fera l'occasion de les laver. Et puis mon tricot aussi, hein. Depuis six mois qu'ils sont au lit, les draps, ils commencent à sentir le renfermé [
fagana (3)].

Et tout est bien qui finit bien. Depuis ce jour la Phrasie ne laissa plus le Nonor mettre les pieds à la maison.


(1) Cf. jabiôla : cage à poulet, Louis-Pierre Gras, Dictionnaire du patois forézien, 1863.
(2) Bigue : pioche à trois dents ; cf. bigot, Louis-Pierre Gras, Dictionnaire du patois forézien, 1863.
(3) Fagana : odeur de linge sale ; cf. aussi Louis-Pierre Gras, Dictionnaire du patois forézien, 1863.


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mise à jour le 17 juin 2013