Patois vivant





Les conscrits de Saint-Bonnet
souvenirs de Jean Chambon

(en 1934)

 


Lu kounskri de vé San-Boune
Les conscrits de Saint-Bonnet

Jean Chambon

(patois de Saint-Bonnet-le-Courreau)

enregistré en 1978 au cours d'une veillée du groupe Patois Vivant
au Centre social de Montbrison, rue de Clercs

pour écouter cliquer ci-dessous

8 min 23 s

Les conscrits de Saint-Bonnet

A l'âge de dix-neuf ans, à la sortie de la messe de Saint-Bonnet, un conscrit me dit : Il faudrait bien faire une réunion pour faire la classe ensemble. Je lui demandai : Qui est-ce qu'il y a de notre classe ? Il me dit : Il y a Joseph, Joannès, Marius et nous deux, ça fait cinq.

- Et les filles, combien elles sont ?
- Je ne sais pas. Elles sont plus que nous, mais on va aller voir à la mairie. On sera plus sûr et peut-être qu'on trouvera un autre conscrit.


Ensuite nous voilà partis à faire le tour des cafés pour chercher les autres [conscrits] que nous avons trouvés. Nous leur avons donné rendez-vous pour le dimanche suivant à neuf heures chez Massacrier.

A neuf heures, nous voilà tous les cinq réunis autour d'une bouteille de vin rosé. Nous avons formé un bureau : le président qui se trouva être le plus âgé, le secrétaire qui savait un petit peu mieux écrire que les autres et le trésorier. Nous avons manigancé de verser cinq francs tous les mois pour avoir quelques sous pour acheter un drapeau, les cocardes, payer notre repas le jour du conseil de révision et celui du maire et du garde champêtre. Et puis nous sommes allés à la mairie trouver le secrétaire qui était l'instituteur pour voir le registre et compter ceux qui étaient conscrites et conscrits. Il n'y avait toujours que cinq garçons, mais huit filles. Certaines étaient déjà placées dans les villes et n'étaient plus à Saint-Bonnet.

Au début de l'année après nos vingt ans, on s'est débrouillé pour trouver le président de la classe d'avant nous pour fixer une date pour qu'ils nous remettent le bouquet. Eux, ils avaient déjà passé le conseil de révision et ils devaient partir au régiment au printemps et à l'automne. Nous avons fixé la date au premier dimanche de février.

Ca consistait à recevoir une cocarde des conscrits de la classe d'avant. Le président remit le bouquet au président de la classe suivante et chacun reçut une cocarde qu'il fallait arroser. Et ça se passait à la tombée de la nuit. Pour arroser cela, généralement, au lieu de mener tout le monde au café, chacun achetait un litre de liqueur. On se faisait prêter des verres et on versait un petit verre à tous les conscrits, anciens et nouveaux et ça durait bien jusqu'à minuit. Je me rappelle que ce jour il y avait tellement de neige, ça faisait de grosses congères et la bise coupait comme un gouyard (1). Si je n'avais pas été aviné, je crois que je serais resté dans la neige tellement la bise soufflait.

Le conseil de révision se passait au canton , au printemps, au mois de mars. Quand je me suis placé comme valet, j'ai réservé une semaine pour faire la classe. Je fus convoqué le lundi à neuf heures à Saint-Georges. La veille, le dimanche matin, je rinçais un grand seau de bois au bachat. J'allais chercher de l'eau chaude dans la bouillotte du fourneau, un gros morceau de savon et me voici parti dans l'étable des chèvres pour me laver tout entier. Ici, personne me voyait et je me lavais à fond de la tête aux pieds par-devant et par-derrière. C'était la première fois que je me lavais à fond.

Et le jour du conseil arriva. Nous nous étions donné rendez-vous au bourg de Saint-Bonnet à sept heures avec les instruments de musique que nous pourrions avoir : clairon, accordéon et grosse caisse. Mais comme nous n'étions pas riches, nous n'avions pas pu acheter l'instrument que nous appelions la timbale. Avec nos cotisations de tous les mois, on avait quand même pu acheter un drapeau et les cocardes pour les filles chez Porcuro (2), le chapelier de la ville. Marius avait un accordéon et moi j'avais le clairon de chez nous qui avait servi à mes frères pour faire la classe.

Le maire et le garde partirent en auto et nous, les conscrits de la classe et les ajournés de la classe d'avant, nous sommes tous partis à pied en passant par Essende, le Mas et le Pont du Diable et Saint-Georges. En arrivant au bourg de Saint-Georges il y avait déjà beaucoup de marchands de cocardes et de photographes qui nous placardaient une pleine poitrine de médailles. Ceux qui n'étaient pas bien hardis payaient, les autres partaient avec les cocardes. Le marchand ne mettait pas longtemps pour récupérer ses cocardes.

Le conseil se passait à la mairie devant le major, les gendarmes, les maires et les gardes champêtres de chaque commune. Quelquefois il y avait le père de quelque conscrit. Le plus drôle c'est quand le gendarme nous faisait déshabiller dans la première pièce, nu comme un ver. Nous nous regardions les uns les autres pour voir si nous étions faits pareil, et puis, en file indienne et par ordre de l'alphabet nous voici partis, d'abord sous la toise, pour la mesure de la taille par un gendarme. Ensuite un autre nous pesait et le major nous demandait si on avait quelque chose à dire et décidait si tu étais bon pour le service, ajourné ou réformé. S'il y avait un cas particulier le major demandait des renseignements au maire de la commune du conscrit. En attendant notre tour d'être appelé ce qui nous ennuyait le plus c'est qu'on ne savait pas que faire de nos mains, pas de poches pour les mettre, alors pour se donner une contenance on croisait les bras ou on les laissait ballants.

A la sortie du conseil, encore les marchands de cocardes qui nous sautaient dessus : "Bon pour le service, bon pour les filles". Et puis c'était le repas à Saint-Georges avec le maire et le garde pour qui la classe payait.

Quand le banquet était fini, le maire et le garde repartaient en auto. Nous commencions alors la tournée des conscrites à travers la commune en commençant par le hameau le plus près de Saint-Georges qui est Grandris. On s'arrangeait pour donner la cocarde aux filles chacun à notre tour. ça fait bien plaisir de remettre le bouquet parce que celui qui le donne adroit à la bise. Et puis nous dansions dans la cuisine avec l'accordéon et chacun chantait une chanson.

La fille sort la grosse carafe qui est préparée de vieille date. Le père de la fille, s'il est bien content, va chercher une bouteille de vin bouché. La mère, si tout est bien, sort le saucisson, le beurre et le fromage avec la miche de pain...

Après c'est le café avec de la gnôle à volonté et encore des valses autour de la table. Pour dormir, nous allions presque toujours chez un conscrit, s'il n'y avait pas assez de lits, nous dormions à la fenière avec une couverture.
Et ce manège dure toute la semaine. Je me rappelle, il était temps de rentrer chez nous : j'avais perdu la semelle d'un soulier à force de danser, toujours avec l'accordéon du conscrit Marius.

Si par hasard la fille était placée ailleurs, nous mettions la cocarde à la mère qui nous offrait quand même la carafe et que nous embrassions chacun à notre tour. Le dernier jour de la semaine on avait tous une extinction de voix tellement on avait braillé. Heureusement que nous avions encore le clairon et l'accordéon pour nous faire entendre.

A l'automne, avant de partir au régiment, nous faisions encore un banquet, seulement les conscrits. Et nous bouchions une bouteille chacun, de liqueur, de champagne ou de vin vieux que nous suspendions à une poutre d'un café avec le drapeau roulé au-dessus. Ces bouteilles nous les débouchions en revenant du service... quand il n'y avait pas de guerre (3).

(extrait de Jean Chambon, "Ceux de Saint-Bonnet", Village de Forez, septembre 1979)

(1)Une serpe.
(2) Surnom d'une famille.
(3) Jean Chambon a fait son service militaire, la guerre et a été prisonnier voir :
Jean Chambon, Mon retour de captivité.


Qui était Jean Chambon ?

Jean Chambon (1915-1994)


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mise à jour le 15 décembre 2009