Moingt et ses soldats

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Moingt soutient ses soldats

étude d'un registre des mobilisés de la commune

 

Des papiers perdus et retrouvés

Au printemps 1916, le conseil municipal de Moingt attribue une prime de 10 F pour chaque Moingtais sous les drapeaux. Pour effectuer ce versement exceptionnel, il fallait établir la liste de tous les ayants droit avec leur adresse. Ce travail, confié probablement au secrétaire de mairie, a abouti à la confection d'un registre qui est notre première et principale source de documentation. Nous avons retrouvé ce document avec d'autres pièces concernant le même sujet. Egarés après des travaux effectués dans la mairie de Moingt, ces papiers ont été sauvés alors qu'ils partaient à la décharge. Après un long sommeil chez des particuliers, ils ont été confiés depuis quelques mois au groupe d'histoire locale Village de Forez. Ils n'ont rien d'officiel. Il s'agit plutôt de documents de travail et de justificatifs. Néanmoins, ils semblent présenter de l'intérêt pour l'histoire locale, particulièrement celle des soldats de Moingt de la guerre de 1914-1918.

Cahier des mobilisés de la commune en 1916

Ce cahier de fabrication artisanale, de format 22 cm X 28 cm, est couvert de papier fort. Il comprend 5 feuilles réglées soit 10 pages. La 1re feuille forme une sorte de page de garde qui se trouve collée à la couverture et dont le verso a été partiellement utilisé. Les pages 3 et 4 sont constituées d'une feuille de papier à lettre à en-tête imprimé : Mairie de Moingt, canton de Montbrison, Moingt le …. 190., ce qui identifie bien l'origine du document. La page 3 porte le titre : Liste des mobilisés de la Commune avec un tableau comportant quatre colonnes intitulées : n° d'ordre, noms et prénoms, classes, adresses. La liste se poursuit aux pages 4, 5, 6 et 7. Elle semble se terminer à la page 2, sans colonnes et de façon moins soignée. La page 8 a servi de brouillon avec quelques noms écrits au crayon et des renseignements épars. La page 9 est vierge et la page 10 collée à la couverture. L'ensemble est relié par des épingles.

Cette liste de mobilisés a été difficile à réaliser, particulièrement pour les adresses des soldats. Il y a de nombreuses ratures, des lignes sont rayées, des corrections sont faites à l'encre rouge. Les soldats ne sont pas classés dans l'ordre alphabétique mais suivant le lieu d'habitation de leurs parents - bourg de Moingt ou hameaux - et par famille. Le rédacteur a, semble-t-il, recherché, de mémoire, les noms des jeunes gens. L'exercice paraît difficile mais réalisable pour un employé de mairie expérimenté d'un village de moins de 1 200 habitants (1). Ce sont surtout les adresses des militaires qui lui ont donné du fil à retordre. Les familles ont été mises à contribution car leur situation varie sans cesse : changement de corps, captivité, hospitalisation après une blessure et, parfois, décès… Le n° d'ordre de la liste s'arrête à 129 soit :

Bourg : 86 noms ;
Bruchet et Montagneux : 12 ;
Fonfort et Rigaud :11 ;
Montplaisir et Saillant : 3 ;
Purelles : 8 ;
Granges : 2 ;
Surizet :7


Le cahier des mobilisés de la commune contient aussi, glissés entre ses pages, plusieurs documents concernant le même sujet. Ce sont :

- La liste des mobilisés en 1917

Il s'agit d'une simple feuille double (21 X 27) avec le titre : Liste des mobilisés de la commune. Elle comprend 123 noms dans un ordre apparemment aléatoire avec un numéro d'ordre, le nom et, généralement, le prénom, le corps et l'adresse, mais sans mention de la classe du soldat. L'écriture, à l'encre, est de plusieurs mains. Il s'agit d'un document de travail car des lignes ont été biffées ou cochées et des numéros ajoutés au crayon.

- Une pétition des anciens combattants

Cette feuille simple (21 X 34) porte en en-tête, à l'encre la mention :

Les soussignés déclarent vouloir employer les dix francs donnés par la municipalité de Moingt pour un banquet fraternel dont la date sera fixée ultérieurement.

Suivent 97 noms ou signatures répartis dans trois colonnes avec peu de prénoms. Les 2/3 des pétitionnaires ont eux-mêmes mis leur griffe, plus ou moins habilement. Le porteur de la pétition a écrit le reste.

- La liste d'anciens combattants de Moingt
Cette liste aussi sur feuille simple (21 X 34) est la mise au propre du document précédent. Elle est intitulée : Liste des combattants de la Grande Guerre ayant donné leur adhésion pour l'emploi des dix francs votés par la municipalité et le bureau de bienfaisance à un banquet fraternel dont la date sera fixée ultérieurement.

- Des récépissés de mandat postal
      . 97 récépissés de mandat postal au nom de mobilisés moingtais sont datés du 28 juillet 1916.
      . 89 de novembre 1917.

- Douze petits papiers fournis par les familles et portant des adresses de soldats au front ou prisonniers.

et enfin :

- Quatre lettres de remerciements de soldats.

Le poids de la guerre

Ces documents croisés avec d'autres sources permettent d'évaluer le nombre total des jeunes Moingtais mobilisés pendant la Grande Guerre. Ainsi nous avons établi une liste générale (voir Annexe) en utilisant notamment les listes des monuments aux morts : 51 noms pour celui de la commune, 41 seulement pour le mémorial paroissial.

Nous obtenons une liste de 208 Moingtais mobilisés sans compter une demi-douzaine de cas pour des homonymes avec des prénoms qui rendent l'identification difficile (2). D'autre part, quelques soldats ont pu être mobilisés entre novembre 1917 et novembre 1918 et ne pas figurer dans la liste des anciens combattants soit qu'ils aient quitté Moingt ou qu'ils n'aient pas signer la pétition. Il s'agit donc d'une approximation.

Cependant on peut affirmer que le nombre des mobilisés est supérieur à 200, ce qui représente 16 à 17 % de la population totale de la commune. Parmi eux il y a, selon la liste du monument aux morts, 51 tués, soit 25 % des mobilisés de la commune et 4,25 % de l'ensemble des Moingtais. Ces pourcentages sont comparables à ceux du canton de Montbrison (3).

A Moingt certains foyers ont été très durement éprouvés. La famille Epinat a perdu trois fils (4) comme celle des François (5). Les Néel (6) et les Arthaud (7) pleurent deux de leurs garçons. La commune de Moingt a alors un nombre important d'indigents, plus de 50 familles, et la mobilisation aggrave la situation. Au début du conflit, le 11 août 1914, le bureau de bienfaisance décide de distribuer un secours urgent aux femmes de 12 hommes appelés sous les drapeaux :

Lafond Jean,15 F ;
Traverse Marius,15 F ;
Drutel Jean,10 F ;
Sage, 10 F ;
Chauve J. B.10 F ;
Delaye Antoine, 10 F ;
Malécot Jean, 15 F ;
Tronel Auguste,15 F ;
Clavelloux J. M.,10 F ;
Clavelloux J. C.,10 F ;
Rival J. C.,10 F ;
Faure Gabriel,10 F (8).

A Moingt, la ferveur patriotique prévaut. Le curé est l'abbé Jean-Louis Breuil, un solide montagnard, très proche de ses ouailles bien que sa paroisse vote plutôt à gauche et soit marquée par l'indifférence religieuse. Dès le début de la guerre il rassemble notes et documents sur les jeunes soldats moingtais avec l'intention de faire, le moment venu, un livre d'or en leur honneur (9).

Le conseil municipal, dirigé par Laurent Nourrisson, un petit industriel, décide en octobre 1916 de souscrire pour 300 F au 2e emprunt de la défense nationale (10).

Le village n'oublie pas ses soldats

Les gratifications

En juillet 1916, la municipalité octroie, "à titre d'encouragement", une gratification de 10 F (11) à chaque Moingtais sous les drapeaux. Le mandat était accompagné d'une lettre du maire de Moingt exprimant la gratitude de la commune et des vœux pour l'avenir. Les 97 récépissés datés du 28 juillet 1916 (12) trouvés dans le registre font foi de ce versement. De plus le registre porte 5 mentions "rendu talon de mandat aux familles". Ajoutons encore des envois séparés pour les 9 prisonniers de guerre détenus en Allemagne, et quelques soldats en permission ou casernés à Montbrison qui reçoivent directement la prime (13). Nous nous rapprochons du nombre figurant dans la liste des mobilisés de juillet 1916. La commune de Moingt a donc dépensé près de 1 300 F (14) pour soutenir ses enfants sous les drapeaux.




      Adresses de soldats prisonniers

La même opération, avec la même somme de 10 F donnée à tous les mobilisés de Moingt, est réalisée par la municipalité en novembre 1917 avec un nombre comparable d'envois si l'on se réfère à une autre liasse de 89 récépissés datés de novembre 1917 trouvée dans le registre. Ces versements sont effectués par le canal du bureau de bienfaisance sous la rubrique "Secours en argent aux mobilisés de la commune". Mais il y a quelques complications administratives, la somme votée par le conseil municipal n'étant pas suffisante (15).

Ces gratifications continuent les années suivantes, même après la fin de la guerre. Le registre des délibérations du conseil municipal en témoigne. En 1920, il y a une erreur à réparer :
… un oubli regrettable a été commis par le receveur municipal lors de la confection du budget additionnel 1920. Alors que le Conseil croyait fermement avoir voté 1500 F en faveur des poilus démobilisés, cette somme ne figure pas au budget.

Le conseil s'ingénie alors à trouver un solution car les édiles semblent tenir beaucoup à ce geste :

Le paiement de cette gratification ne pouvant être ajourné indéfiniment il [le maire] prie le Conseil de prendre les mesures que comporte la situation. Le Conseil, après délibération, autorise Mr Thinet, dépositaire des souscriptions publiques pour l'érection du monument aux morts pour la patrie à faire l'avance de la somme nécessaire au payement de la prime aux poilus. Si cette somme était réclamée par le receveur municipal les conseillers présents s'engagent à la lui rembourser. Le Conseil décide en outre que cette somme sera prévue au budget additionnel 1921 (16).

De retour au village natal, les "poilus de Moingt" éprouvent le besoin de se retrouver. Plutôt que de toucher la gratification municipale, la majorité d'entre eux préfèrerait qu'elle serve à payer un "repas fraternel" qui les réunirait. C'est le vœu exprimé par la pétition trouvée dans le registre, non datée mais vraisemblablement des années 1919-1920.

Les lettres de remerciements

Les sommes versées à chaque soldat sont modestes mais, pour le village, il s'agit d'un réel effort qui exprime solidarité et reconnaissance.

Comment furent reçues ces gratifications ? Bien, vraisemblablement. C'était de quoi améliorer un peu l'ordinaire du soldat, selon les goûts de chacun. Mais, surtout, elles rappelaient le pays natal, Moingt, son conseil municipal, son curé et tous ceux qui s'inquiétaient et espéraient chaque jour le retour en bonne santé du fils, du mari, du fiancé…

Quelques bénéficiaires envoyèrent une lettre de remerciements. En termes convenus - et parfois grandiloquents - ces missives expriment une sincère gratitude. Nous en avons retrouvé quatre :

- Celle du soldat Gabriel Place, de Rigaud, écrite au crayon :

En Argonne le 12 du 8-1916

Monsieur le Maire

Permettez-moi de vous remercier de la gracieusetée [sic] que vous m'avez faite avec votre Conseil, en voulant bien m'expédier un bon mandat de 10 francs, que j'ai reçu, et je vous en accuse réception.
Recevez, Mr le Maire, mes remerciements, avec l'assurance de votre tout dévoué serviteur.


                                                                                                                                     Place

- Celle du soldat Claude Condamine, au crayon également :

Le 29 octobre 1916

Monsieur le Maire

J'ai l'honneur de vous accuser réception du mandat de dix francs que vous avez bien voulu m'adresser par votre lettre du 21 juillet dernier que je reçois ce jour seulement.

Nous connaissons l'un et l'autre d'où provient ce retard. Il n'y a pas de votre faute et ne puis que vous remercier infiniment de votre bonté et générosité, vous et le Conseil municipal ainsi que des vœux que vous faites pour moi.

Dans l'espoir de vous serrer la main à tous, recevez Monsieur le Maire, mes meilleures amitiés, et me dis votre dévoué serviteur.

                                                                                                                                   Condamine

875e territorial infanterie, 11e compagnie, 1re section, 3e escouade, secteur 164.


- La carte de Jean Bayle, classe 1900, sergent au 75e infanterie, prisonnier de guerre à Minden Wesphalie, France :
Le texte est très bref : sincères remerciements. La carte est datée du 3 novembre 1916 ; les 10 F sont devenus 8,10 marks. Elle est arrivée à la poste de Montbrison le 27 novembre, 3 mois après l'envoi du mandat.

- Et enfin la lettre particulièrement cérémonieuse et énergique de François Gualino, de la Légion étrangère :

Phu-Lang-Thuong le 16 7bre 1916

Monsieur le Maire

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre honorée lettre en date du 25 juillet 1916 contenant un mandat de 10 dix francs.

Je vous prie de vouloir bien en séance du Conseil adresser mes remerciements pour le beau geste qui a été fait non seulement à mon égard mais vis-à-vis de tous ceux de la commune qui défendent le sol français.

Nous sommes sur le point de rentrer en France peut-être vers le 25 de ce mois et vous prie de croire que je ferai mon devoir comme tous les camarades pour abattre complètement la harde [sic] de barbares qui voulaient nous envahir et nous inculqué [sic] leurs principes de civilisation mais (laquelle mon Dieu).

Recevez Mr le Maire avec mes remerciements l'assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.

19e Cie 4e B
ataillon 1er Rt Etranger.
Gualino


Le caporal François Gualino de la classe 1913 s'était engagé dans la Légion étrangère à Marseille. Il est tué à l'ennemi le 26 avril 1918 au bois de Hangard (Somme).

La Grande Guerre achevée, Moingt n'oublia pas ses anciens combattants et ses "héros" . Des monuments aux morts furent rapidement érigés avec l'aide de souscriptions publiques. Ils firent même l'objet d'une vive compétition entre la paroisse et la municipalité . Ces quelques papiers perdus et retrouvés nous ont permis d'évoquer un peu comment fut vécue dans une petite localité, cette sombre période. Rien que pour cela ils sont précieux.

                                                                                                                                    Joseph Barou

                                                                                                Notes


(1) 1208 en 1891 ; 1 144 habitants en 1907.
(2) Dumas (sans prénom) est-il Dumas André ? Gérossier Joannès, GérossierJean ? Lyonnet Louis, Lyonnet Jean Louis ? Metton J. M., Metton Jean ? Mondon Pierre, Mondon Jean-Pierre ? Vial B., Vial Jean-Baptiste. Le prénom d'usage n'est pas toujours le premier prénom…
(3) Cf. Henri Gerest, Les populations rurales du Montbrisonnais et la Grande Guerre, Centre d'études foréziennes, Saint-Etienne, 1975, p. 157.
(4) Pierre Epinat (+.1914), Jean Epinat (+ 1916), Marius Jean-Baptiste Epinat (+ 1916).
(5) Mathieu François (+ 1914), Marius François (+ 1915) et Antoine François (+ 1918).
(6) Antoine Néel (+ 1918) et Joannès Néel (+ 1918).
(7) Jean Arthaud (+ 1918) et Jean Marie-Arthaud (+ 1914).
(8) Registre de délibérations du bureau de bienfaisance de Moingt, archives municipales de Montbrison.
(9) Cf. Jean-Louis Breuil, "Moingt pendant la Grande Guerre", La Diana - Cahiers de Village de Forez, 2005.
(10) Registre de délibérations du conseil municipal de Moingt, archives municipales de Montbrison.
(11) 10 F de 1916 vaudrait aujourd'hui (2011) 23,80 euros.
(12) Pour 5 d'entre eux le timbre est illisible.
(13) Jean Marie Clavelloux, infirmier, hôpital 16, Montbrison ; Jean Richard, 16e d'infanterie, 25e compagnie, Montbrison ; Mathieu Tissier, hôpital 17, Montbrison.
(14) Cette somme équivaut aujourd'hui à 3 094 euros.
(15) Registre de délibérations du bureau de bienfaisance de Moingt, archives municipales de Montbrison.
(16) Séance du 6 février 1921, Registre de délibérations du conseil municipal de Moingt, archives municipales de Montbrison.
(17) C'est le terme qui est employé pour l'inscription sur le monument aux morts communal.
(18) Cf. J. Barou, "Les monuments aux morts, enjeu d'une lutte d'influence entre l'Eglise et la République (1919-1922)", Mémoire de la Grande Guerre, souvenir des combattants, coédité par le CERHI (Université Jean-Monnet) et le Musée d'histoire du XXe siècle d'Estivareilles, 2010.

(extrait de Village de Forez n° 114, octobre 2011)

Moingt soutient ses soldats
(8 pages en format pdf)

Première page du registre





Lettres de soldats

François Gualino

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Claude Condamine


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Gabriel Place


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Jean Bayle




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Les monuments aux morts

enjeu d'une lutte d'influence entre l'Eglise et la République

Moingt (1919-1922)

En 1919, Moingt compte ses morts. Le village a été très éprouvé : 41 morts pour 1 141 habitants (1). Certaines familles ont été durement frappées. La famille Epinat a perdu trois fils (2) comme celle des François (3). Les Néel (4) et les Arthaud (5) pleurent deux de leurs garçons… Cinq années de souffrance ont marqué les esprits. Il convient, la paix revenue, d'honorer les morts : marquer de la reconnaissance, surtout ne pas les oublier.



Jean-Louis Breuil
(1852-1937)
(photo prise vers 1925)

vicaire à Saint-Just-en-Bas,
curé de Lérigneux de 1895 à 1904,
curé de Moingt de 1904 à 1937,
inhumé à Montarcher

Jean-Louis Breuil est curé de Moingt depuis 1904. Né à Montarcher en 1852, ordonné en 1876, c'est un patriote fervent qui avait 18 ans pendant la guerre de 1870. Fils de paysans, plein de bonhomie, il est très proche de ses ouailles. La peine des familles l'affecte vraiment.
Dès le début de la guerre, il rassemble des documents et des notes sur le conflit : mouvements du 16e RI, paroissiens mobilisés… En 1919, il veut publier un Livre d'or de la paroisse en hommage aux victimes moingtaises. Mais il suspend son projet par manque de fonds et meurt en 1937. Ses notes déposées à la Diana sont aujourd'hui une source précieuse pour l'histoire locale (6).

Projets

L'initiative revient à l'abbé Breuil. Dès janvier 1919, il à l'intention d'élever un mémorial pour les morts de 1914-1918. Mais où placer ce monument ? Le curé voudrait que ce soit dans l'église avec l'aide de la commune. Mais il comprend vite que ce n'est pas réaliste bien que, dit-il, les années de guerre aient atténué l'esprit sectaire. Depuis la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, il ne peut plus, théoriquement, y avoir de confusion entre le plan civil et le plan religieux (7).


Paroisse et commune auront donc, chacune, leur monument. Une compétition s'engage entre la Mairie et le Presbytère (8). Qui sera le plus zélé, le plus rapide ? Qui honorera le mieux les victimes de la guerre ? Quel est l'enjeu ?

Pour l'Eglise, représentée par l'abbé Breuil, il faut prouver, même après la Séparation, que son influence reste forte sur la population, que Moingt est toujours une terre chrétienne.

Pour la République, et donc la municipalité de Moingt, il s'agit de faire prévaloir les règles dictées par la loi de 1905 : une nette séparation entre le civil et le religieux même pour honorer les morts.



Après la guerre des monuments aux morts sont élevés dans beaucoup d'églises. Le 23 février 1919, l'abbé Breuil annonce à la messe dominicale son projet d'élever dans l'église un petit monument ou une belle plaque avec les noms des soldats moingtais morts au champ d'honneur : acte de reconnaissance, de foi et de patriotisme.

La municipalité de Moingt est ainsi prise de vitesse. Quand, en août 1919, le conseil vote à l'unanimité l'érection du monument communal, l'adjudication de celui de l'église est déjà donnée.


L'abbé Breuil constate avec un brin d'ironie : les affaires de commune vont lentement, elles traînent souvent en longueur. Il faut délibérer, re-délibérer, dresser des plans et devis…

Côté cure, il n'y a pas de délibérations. Pourtant le curé n'agit pas seul. Il s'appuie sur le conseil paroissial et sur un Comité des droits des catholiques, constitué comme dans chaque paroisse du diocèse. A Moingt, il est installé le 4 mai 1919. Sa première mission est d'aider la paroisse à réaliser le monument.

Le curé a tout prévu. Plans et devis sont prêts. Un marbrier, M. Cheuzeville, a été contacté. A la première réunion, tout est presque réglé. Une souscription sera lancée par une lettre-circulaire à toutes les familles. Le comité et le conseil paroissial se réuniront dès que les résultats de l'opération seront connus pour choisir un modèle. Le projet initial est modeste : une simple plaque qui devrait coûter 400 F.

Souscriptions

La lettre de souscription aussitôt rédigée est portée à l'imprimeur et adressée aux Moingtais. On ne saurait être plus diligent ! La paroisse a une difficulté de plus. L'église, à l'intérieur, est à moitié recrépie. La guerre a arrêté des réparations prévues avant 1914. Avant tout, il faut finir ces travaux et pour cela trouver 800 F. La souscription est donc double : pour le monument et pour les réparations.

Elle dure six mois. M. le Curé, en chaire, relance de temps à autre ses paroissiens. Il affiche au fond de l'église, la liste des souscripteurs. Ainsi certains paroissiens font plusieurs versements. Il relève aussi les troncs déposés à l'église. Mais cette dernière ressource est minime : moins de 20 F.

Pour le conseil municipal, les affaires vont moins vite. Il faut d'abord savoir ce que l'on veut faire et les coûts ne sont pas du même ordre. L'abbé Breuil remarque avec malice : Pour réaliser ce projet
[le monument civil] il faudra des ressources considérables. Avec 5 ou 6 000 F, on ne peut élever qu'un monument mesquin, ridicule, qu'une borne pour les chiens… N'importe, notre municipalité veut un monument et aura un beau monument. La souscription est ouverte…
Le conseil a décidé que la quête se fera à domicile. Ensuite, il votera la somme complémentaire nécessaire, ce qui fait écrire à l'abbé Breuil : Ainsi le public paiera et nos édiles auront la gloire d'avoir élevé un beau monument. Sur le même ton le curé relate les débuts de l'opération à laquelle il contribue avec élégance :

Par un beau dimanche de septembre (1919) les membres du conseil municipal désignés pour faire cette quête se mettent en route. M. le Maire part en auto faire une randonnée… On se présente chez moi. Je donne gracieusement mon offrande, sans m'inquiéter de ce qu'ont donné nos édiles… et il se trouve que mon offrande est égale à celle de chaque conseiller municipal.

La quête est menée rondement et dure seulement un mois. Suivant l'usage, le conseil fait publier la liste des souscripteurs dans le Journal de Montbrison. Ainsi le donateur est sûr que son offrande n'a pas été détournée de son but. En revanche, sa participation est connue de tous, moyen de pression subtil mais efficace dans une société où il convient de tenir son rang et où le paraître à beaucoup d'importance.

Donateurs

Les sommes reçues de part et d'autre sont du même ordre de grandeur. La paroisse reçoit 2 103,10 F. La 1re liste de la souscription municipale qui a été publiée recueille 1 567 F, la somme totale se montant finalement , selon l'estimation de l'abbé, à environ 1 800 F.

Il y a pourtant une différence essentielle. La collecte paroissiale couvre intégralement les frais engagés dans l'église alors que la souscription de la commune représente seulement 15 % du coût du monument aux morts de la place de la mairie. Ce dernier, toujours selon le curé, aurait coûté plus de 12 000 F. Ces listes de souscriptions comparées permettent des observations intéressantes sur le nombre des souscripteurs, l'importance des dons, les catégories sociales touchées…

Pour le monument paroissial, il y a eu 182 dons avec 134 donateurs pour 330 familles. Moins d'une famille sur deux a participé à la collecte avec un don moyen de 8,84 F. 29 souscripteurs ont versé 10 F et plus, ce qui représente 45 % de la somme totale. Surtout, 4 donateurs importants ont versé, en tout, 400 F (33 % du total).

La souscription communale a été plus large : 255 souscripteurs soit les ¾ des familles de Moingt. Il est vrai que la quête a été faite à domicile par le maire, les adjoints, les conseillers, auxquels il était difficile de refuser une obole. Le don moyen s'élève à 6,14 F seulement. Les donateurs de 20 F et plus n'apportent que 33 % de la somme totale. En résumé, les dons sont plus nombreux mais moins importants. La population de Moingt est presque totalement concernée.

L'abbé Breuil a été le plus rapide mais son opération a été moins populaire. Il se réjouit tout de même du résultat et, toujours caustique, fait une comparaison un peu hâtive : Quelle somme a-t-on trouvé [pour le monument communal] ? 1 800 F ? Pour le monument de l'église et les réparations, nous avions trouvé 2 109 F.

Réalisations

Le mémorial de l'église


Monuments aux morts
de l'église de Moingt

Les souscriptions s'élèvent à plus de 1 000 F. Le comité paroissial se réunit le 6 juin 1919 avec le marbrier. Comme il y a plus d'argent, le monument sera plus grand et plus beau. L'abbé Breuil note les décisions prises : mémorial de 3 m de haut et 1,20 m de large, en pierre de Bourgogne avec des inscriptions en lettres brun antique.

Une commission formée des trois principaux donateurs suit les travaux. C'est une sage précaution car, comme le dit le président du comité paroissial : Tout en faisant pour le mieux, il nous sera difficile de faire au goût de tout le monde ; ainsi ceux qui ne seront pas contents, on les renverra du curé aux membres de la commission… et des membres de la commission au curé.

La rénovation de l'église est achevée dans les délais mais le marbrier ne peut placer le monument avant la Toussaint de 1919 comme convenu. Le 3 mars 1920 le travail est fini. Le curé verse 1 025 F au marbrier.

Le monument de la commune

A la Mairie, la réalisation du projet demande plus de temps. L'abbé Breuil, toujours ironique, note : Après cette quête, le conseil municipal délibère, re-délibère encore pendant plusieurs mois. Où placera-t-on ce monument ? Au cimetière ou sur une place publique ?

Les plans et devis sont acceptés. Une stèle en granit poli de St-Julien-la-Vêtre portera des inscriptions en lettres d'or. Ce monument, que le curé de Moingt trouve sobre, mais d'un goût parfait, est érigé sur la place de la Mairie en juin 1922

Bénédictions et inaugurations

Le monument religieux

Il reste à organiser une grande fête le dimanche 30 mai. D'une pierre on fera deux coups. Une statue de Jeanne d'Arc a été placée dans l'église en 1914. La guerre est survenue, elle n'a jamais été bénite Elle le sera donc en même temps que le monument. La bonne Lorraine vient d'être canonisée. C'est parfait. N'est-elle pas le symbole du patriotisme ?

L'église est pavoisée et fleurie. Les clairons et tambours des P'tits fifres de Montbrison sont là ainsi que la chorale et les patronages. Le chanoine Jeannin, curé archiprêtre de Notre-Dame préside. L'un de ses vicaires, l'abbé Freyssinet, qui a fait la guerre, assure le prêche.

La fête est réussie. L'abbé Breuil raconte :

Le matin, la grand-messe est célébrée pour nos chers disparus… La cérémonie est fixée à 6 h. Bien avant l'heure l'église est envahie par la foule. Les cloches sonnent à toute volée… Les sociétés de Montbrison arrivent tambours battant, clairons sonnant. Sur la route, les promeneurs se sont mis à leur suite… Non seulement l'église déborde, la rue elle-même jusqu'à la tour est noire de monde.

La cérémonie commence par l'hymne à l'Etendard… avec tambours et clairons… le prédicateur prononce une très belle et éloquente allocution sur Jeanne d'Arc et l'héroïsme de nos soldats. Après le sermon les chanteuses de Moingt chantent une cantate à Jeanne d'Arc…

Le bon curé est content de lui et de ses ouailles.

Le monument civil

Maintenant que son projet est réalisé, l'abbé Breuil s'intéresse encore plus au monument civil. Il souhaiterait qu'il y ait un acte religieux au cours de l'inauguration :

Fera-t-on bénir le monument ? La majorité de notre municipalité est assez bien pensante… Cependant peut-on faire cette bénédiction en même temps que l'inauguration officielle ? Parmi les invités notables, tous ne sont pas bien sympathiques aux idées religieuses… N'aurait-on pas à craindre quelques cris hostiles poussés par quelques énergumènes ?… Nous nous abstiendrons donc.

Le curé de Moingt prend ainsi une sage décision. Il a compris la situation nouvelle créée par la loi de Séparation. De son côté le conseil municipal fait un geste. Il demande que le jour de l'inauguration, un requiem soit célébré. Le 23 juillet 1922, il y aura donc deux cérémonies distinctes, l'une, religieuse, à l'église, l'autre, civile, sur la place publique. Chacun pourra, sans gêne, participer à ce qui lui conviendra.


A l'église, le requiem

Le curé veut une belle célébration. L'église est pavoisée. Dans le chœur des places sont prévues pour les élus. Les P'tits fifres montbrisonnais et les chorales sont là ! Il y a la foule. Dans son sermon, le curé de Moingt savoure son triomphe :

L'esprit sectaire a fait son temps. Pendant la guerre les idées ont bien changé, seuls, quelques vieux endurcis sont restés en retard dans ce mouvement des idées vers la tolérance et la liberté… Honneur à la municipalité de Moingt qui a demandé cet office religieux… car l'esprit sectaire a fait son temps… Honneur à la municipalité de Moingt qui en demandant cet office s'est conformée aux vœux de la population, aux désirs des familles éprouvées…

Il serait même allé plus loin, avoue-t-il, s'il avait prévu un tel succès :

Aussitôt l'office terminé, je dis aux jeunes de Montbrison : "Sortez vite devant l'église ; que les tambours battent, que les clairons sonnent… et allez saluer le monument… Le défilé s'organise rapidement, toute la foule suit… les clairons sonnent "aux champs" et la foule applaudit…
Si j'avais prévu cette manifestation, j'en aurais profité pour suivre la foule et bénir le monument. Nous aurions ainsi inauguré le monument avant l'inauguration officielle !


Heureusement, l'abbé reste dans son église. Une bénédiction "sauvage" du monument civil aurait créé un incident fâcheux. L'esprit des vieilles luttes du début du siècle subsiste, l'inauguration officielle de l'après-midi va le prouver.

Sur la place publique, l'inauguration

Le temps est parfait, la foule nombreuse. Sous-préfet et parlementaires arrivent de Chalain-d'Uzore où une autre stèle a été inaugurée. Après la Marseillaise chantée par les enfants des écoles, le maire, Laurent Nourrisson, prend la parole puis le député radical, Pierre Robert et le député-maire de Montbrison, Louis Dupin. Enfin le sous-préfet parle à son tour… Les discours, en termes convenus, vont tous dans le même sens : hommage et reconnaissance aux morts pour la patrie…


    
      Journal de Montbrison du 5 août 1922

La cérémonie s'achève. Les enfants entonnent un chant patriotique quand survient un incident. Le Journal de Montbrison relate :

Les discours semblent terminés, lorsque monte à la tribune un soi-disant Poilu qui, dans une diatribe violente, impute la guerre à une certaine catégorie de Français. Tumulte, protestations, huées. Mais, dominant le bruit, s'élève la voix du représentant du gouvernement qui clame son indignation contre ces abominables propos…

Ce mauvais Français est le moniteur des clairons de l'Amicale laïque de Montbrison, communiste connu, mobilisé quelque temps. Cet incident pénible, provoqué par un énergumène, dans une cérémonie semblable, a indigné tous les assistants
(9).


Des jeunes gens, anciens combattants, se précipitent pour faire un mauvais sort à l'orateur non attendu… Ce dernier, Jean-Baptiste V., un Moingtais du Surizet, revendique son acte et sa qualité de militant communiste. Les jours suivant il écrit au Journal de Montbrison pour faire publier son discours.

Quels propos ont fait scandale ? Selon l'abbé Breuil, il aurait attribué aux bourgeois et aux curés la responsabilité de la guerre. Pour le Journal de Montbrison, c'est surtout le cri "à bas la Calotte" qui a choqué. Le perturbateur n'est pas totalement isolé car, note le curé : après son expulsion quelques anabaptistes du même acabit qui se tenaient dans un coin, s'éclipsent aussi.

La fête est ternie même si le sous-préfet, par quelques belles paroles, essaie de calmer l'indignation générale. La foule se disperse. L'instituteur essaie en vain de faire entonner un dernier chant aux enfants.

Pour conclure

A la fin de la première guerre mondiale Moingt est-il un village bien-pensant ? Le village a la réputation fondée d'être plutôt anticlérical, plus en tout cas que les localités voisines à cause de sa longue dépendance envers le chapitre de Notre-Dame de Montbrison. L'abbé Breuil constate que la pratique religieuse est moyenne : un certain nombre de mes paroissiens vont ordinairement à la messe à Montbrison ou bien ne vont nulle part !

Les résultats électoraux montrent que Moingt vote plus à gauche que les communes voisines. Ainsi, en 1913, pour une législative, le candidat radical, Pierre Robert, pourtant battu, y recueille 70 % des voix.

Certes l'abbé Breuil a réussi sa souscription grâce aux familles aisées. Il a mené à bien son projet en réagissant plus vite que la municipalité. Les célébrations qu'il organise semblent triomphales. Et le monument civil a même failli être bénit !

Cependant la quête municipale a été plus large et plus populaire. Et l'incident de l'inauguration officielle montre qu'il y a localement un anticléricalisme militant capable de s'afficher. L'extrême gauche politique, très minoritaire, est présente dans le village.

Ainsi se traduit localement une baisse de l'influence de l'Eglise. A la différence de beaucoup de villages des monts du Forez (10), après la Grande Guerre, Moingt n'est plus, comme l'aurait voulu l'abbé Breuil, un pays de chrétienté même si la population est encore largement de tradition catholique.

                                                                                                                             Joseph Barou

["Les monuments aux morts de Moingt", Village de Forez, n° 101, avril 2005]

(1) 51 morts sur le monument civil. Sur le poids de la guerre cf. Henri Gerest, Les populations rurales du Montbrisonnais et la Grande Guerre, CEF, St-Etienne, 1977.

(2) Jean Epinat, Marius Epinat et Pierre Epinat.

(3) Mathieu François (+ 1914), Marius François (+ 1915) et Antoine François (+ 1918).

(4) Antoine Néel (+ 1918) et Joannès Néel (+ 1918).

(5) Jean Arthaud (+ 1918) et Jean Marie-Arthaud (+ 1914).

(6)
Sauf indication contraire, toutes les citations de cet article sont tirées des notes de l'abbé Breuil, archives de la Diana.

(7)
Pourtant quelques communes (Ecotay, Lérigneux…) ont réalisé des monuments aux morts à l'intérieur de l'église.

(8)
Sur l'importance des monuments aux morts cf. l'ouvrage de Monique Luirard, La France et ses morts, Centre interdisciplinaire d'études et de recherches sur les structures régionales, St-Etienne,1977.

(9)
Journal de Montbrison du 25 juillet 1922.

(10)
On peut citer St-Bonnet-le-Courreau, étudié par Sophie Damon, "St-Bonnet-le-Courreau un village et son curé en 1939 d'après l'agenda de l'abbé Chanfray", Village de Forez, 2004.

Les monuments aux morts de Moingt,
( format pdf, 8 pages)

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Conception
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textes et documentation
Joseph Barou


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13 novembre 2011