Paul Deschanel
(1955-1922)

 

Paul Deschanel et Montbrison

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Le pyjama du Président ou le voyage manqué

de Deschanel à Montbrison (1920)

                                                                                                                      Claude LATTA

Une cérémonie manquée

Montbrison, le 24 mai 1920 : à neuf heures du matin, toutes les personnalités civiles et militaires étaient présentes sur le quai de la gare pour attendre l'arrivée du train présidentiel : le président de la République, Paul DESCHANEL, devait, en effet, inaugurer le monument élevé à la mémoire des soldats de 1914-1918 et du sénateur Emile REYMOND (1), pionnier de l'aviation militaire, mortellement blessé, le 21 octobre 1914, près de Toul où il mourut le lendemain. Il y avait là - entre autres - M. Georges FRANÇOIS, préfet de la Loire, M. VIE, sous-préfet de Montbrison, M. DUPIN, maire de la ville, MM. MAURIN et DRIVET, sénateurs, MM. NEYRET et TAURINES, députés, le docteur BOEL, président du conseil général, le général LINDER, commandant du 13e Corps.

L'assistance fut d'abord intriguée par le fait que l'on retirait les guirlandes de fleurs qui ornaient la voiture qui devait transporter le président DESCHANEL (2) . Puis se répandit une nouvelle stupéfiante : le train n'arriverait qu'à dix heures :
Le président était tombé du train ! Heureusement, il était, par miracle, indemne mais il ne pourrait évidemment être là pour la cérémonie prévue.

Pourtant, Montbrison qui n'avait pas reçu de président de la République depuis le passage du maréchal de MAC-MAHON en 1877, avait prévu une réception grandiose. La Tribune Républicaine écrivait, le lendemain : De son passé tourmenté, l'ancienne capitale du Forez a jalousement conservé un aspect austère et froid. Hier, elle semblait avoir secoué sa torpeur coutumière pour célébrer l'héroïsme d'un de ses enfants les plus illustres (3).

Une fois passé le premier moment de stupeur, on décida, dans l'improvisation et une atmosphère lourde d'angoisse, d'écourter les festivités : les cérémonies prévues à la mairie et la remise des décorations furent annulées (4).

A dix heures, le train entrait en gare : M. STEEG (5), ministre de l'Intérieur et M. FLANDIN (6), sous-secrétaire d'Etat à l'Aviation, accompagnés d'une nombreuse suite d'officiels, descendirent sur le quai. Des détachements du 16e et du 38e régiment d'infanterie rendaient les honneurs. Un cortège d'une quinzaine de voitures se forma aussitôt devant la gare, escorté par un peloton du 14e Dragons. Sur tout le parcours, des détachements de soldats et les représentants des sociétés montbrisonnaises formaient la haie. Dans la cour de la sous-préfecture attendaient les délégations d'anciens combattants. Après un court arrêt à la sous-préfecture, les officiels prirent la tête d'un cortège qui, traversant Montbrison, se rendit au monument aux morts, édifié devant la caserne de Vaux, et devant lequel avait été érigé le buste d'Emile REYMOND. Dans la tribune officielle, outre les personnalités déjà citées, se trouvaient les maires de l'arrondissement et la famille d'Emile REYMOND.

Plusieurs discours furent prononcés : le général de LACROIX évoqua d'abord la carrière militaire du commandant REYMOND. Puis M. Louis DUPIN, maire de Montbrison, prit la parole et déclara notamment :

Un étrange malheur vient de frapper le président de la République. Le président était parti de Paris avec la volonté nette d'inaugurer le monument élevé à la mémoire du commandant REYMOND. Il avait quitté Paris peut-être un peu souffrant et nous l'en remercions profondément. Le ministre de l'Intérieur lui fera savoir combien nous regrettons son absence et nous tenons à affirmer ici combien sont ardents les vœux que nous faisons pour son prompt rétablissement, pour son retour complet à la santé.

Puis il remercia M. STEEG d'être quand même venu à Montbrison.

Le professeur HARTMANN, de l'Académie de médecine, rendit ensuite hommage au médecin et le sénateur JENOUVRIER le fit au nom de la haute Assemblée. Enfin, M. STEEG exprima la gratitude du gouvernement aux orateurs qui se sont faits les interprètes de l'émotion profonde éprouvée par tous à l'annonce de l'accident survenu au président DESCHANEL. Nous sommes heureusement rassurés - ajouta M. STEEG -, l'accident ne sera qu'un incident qui aura permis de mesurer le respect, l'affection, la sympathie de la population entière pour le chef estimé, respecté, aimé, de ce pays.

Des applaudissements nourris saluèrent le discours de M. STEEG qui donna alors lecture du long et quelque peu emphatique discours préparé par M. DESCHANEL et qui avait été retrouvé - on se demande bien comment ! Il y rendait un hommage chaleureux au sénateur REYMOND.

A treize heures, un déjeuner réunit à la sous-préfecture les invités de la municipalité : déjeuner auquel on décida de donner le caractère d'intimité qui convenait aux circonstances. Et de son côté se lamentait la cuisinière de la famille REYMOND chez qui aurait dû déjeuner le président DESCHANEL et qui, on s'en doute, avait mis les petits plats dans les grands (7)… Dès 14 h 45, les ministres et leur suite repartaient pour Paris…


La chute du président DESCHANEL

- Les surprises du valet de chambre du président

Que s'était-il passé ? Les Montbrisonnai s - et le reste de la France - ne l'apprirent que progressivement, avec étonnement, parfois avec malice, et bientôt avec une inquiétude que la suite des événements devait malheureusement justifier. Incroyable aventure, en effet, que celle d'un président de la République tombé du train et retrouvé indemne !

Le président avait été pris dans la nuit du samedi au dimanche d'un fort accès de grippe qui lui avait, d'abord, fait renoncer à son voyage. Mais il était revenu sur sa décision dans l'après-midi du 23 : très lié au sénateur Emile REYMOND, il tenait à inaugurer le monument à sa mémoire. Le soir, le train présidentiel quitta la gare de Lyon, emmenant le président de la République et une suite de 53 personnes. Vers 22 heures, le président s'était retiré après avoir conféré avec M. STEEG.

A 4 h 58, à Moulins, où le train s'arrêtait une minute, un cheminot remit à l'un des agents faisant partie de la suite présidentielle le message téléphonique suivant : Un individu est tombé du train présidentiel. On ne prêta pas crédit à une information aussi invraisemblable et le train continua sa route. A Saint-Germain-des-Fossés, un nouveau message, plus explicite, fut remis : Un voyageur disant être M. DESCHANEL est tombé du train présidentiel. Cette fois, sans prendre malgré tout, trop au sérieux ce "canard", on décida de faire l'appel des voyageurs et l'on constata que le train comprenait toujours 53 personnes, soit 54 avec le président que, naturellement, on n'avait pas osé déranger pendant son sommeil.

A Roanne (7 h 05), les voyageurs du train présidentiel constatèrent que l'arrêt se prolongeait de façon anormale. Le valet de chambre du président, Julien DROUET, affolé, vint trouver le commandant FEQUANT, de la maison militaire : Hier soir, lui raconta-t-il, j'ai quitté le président vers 10 heures, après lui avoir donné un cachet de trional. Je suis allé le réveiller à 7 h., comme il m'en avait donné l'ordre. J'ai frappé plusieurs fois à la porte, et n'ayant pas obtenu de réponse, je suis entré dans la cabine. Elle était vide. Le cabinet de toilette et le bureau aussi.

Le commandant FEQUANT vérifia aussitôt les affirmations du valet de chambre, constata que le lit était défait, que les vêtements et les chaussures du président étaient restés à leur place, mais que une des deux fenêtres était ouverte. Il n'y avait plus de doute : le président était bien tombé du train !

Une fois passé le premier moment d'une émotion bien compréhensible et avec l'assurance que le président était indemne, M. STEEG décida que le train continuerait sa route vers Montbrison afin que l'inauguration prévue pût avoir lieu. Quant au malheureux valet de chambre, on décida de le garder à vue en attendant que l'affaire fût éclaircie.

- Les surprises d'une garde-barrière

C'est au cours de la nuit, à 23 h 55, entre les villages de Lorcy et de Mignères, qu'un cheminot, en accomplissant une ronde de surveillance après le passage du train, aperçut un homme en pyjama, le visage tuméfié, l'air plus ou moins inconscient, qui s'avançait sur la voie : on sut, plus tard, qu'il avait déjà parcouru 300 m. Le cheminot décida de l'emmener chez lui : l'homme en pyjama s'était laissé faire. II lui déclara en cours de route :

- Mon ami, je vais vous étonner. Vous ne me croirez pas. Je suis le président de la République.

Le cheminot, incrédule, et pensant qu'il avait affaire à un fou, ne lui répondit pas, si bien que le président DESCHANEL reprit par deux fois :

- Je vous assure que je suis le président de la République.

Arrivé chez lui, le cheminot réveilla sa femme qui était garde-barrière et qui se leva. A eux deux, ils réconfortèrent et soignèrent le malheureux voyageur et l'installèrent même... dans le lit conjugal. La garde-barrière, brave femme un peu naïve, eut le lendemain un mot auquel les journalistes donnèrent la célébrité :

Je voyais bien que c'était un Monsieur : il avait les pieds si propres !

Les gardes-barrière alertèrent naturellement la gare de Montargis ; M. DUMAS, inspecteur de la compagnie P.L.M., envoya aussitôt un médecin pour soigner le président. Il pansa quelques contusions que le président avait à la face et à la jambe gauche et, par mesure de précaution, lui fit une injection de sérum antitétanique.

A l'aube, le sous-préfet de Montargis, alerté lui aussi, arriva en automobile et emmena le président à la sous-préfecture. Dans la matinée, celui-ci put téléphoner à l'Elysée pour rassurer les siens.

La vérité "officielle":

Le soir du 24 mai 1920, l'Elysée publia le communiqué suivant :

M. le président de la République se coucha vers dix heures après avoir fermé les fenêtres de son wagon pour éviter un refroidissement. Quelques instants après le passage du train à Montargis, M. DESCHANEL se sentit incommodé par la chaleur, se leva et alla à l'une des fenêtres qu'il ouvrit pour y prendre l'air.

Saisi par l'air vif de la nuit, il bascula par la fenêtre très large du wagon et tomba sur la voie. Le bonheur voulut qu'à ce moment le train allât à une allure modérée et que le ballast fut, à cette place, très sablonneux. Le président put se relever et gagner le poste le plus prochain de garde-barrière…

M. Paul DESCHANEL n'a que quelques contusions sans gravité. Il a tenu à téléphoner lui-même à l'Elysée pour rassurer les siens.


Le rapport médical

Le docteur LOGRE, qui soigna plus tard le président de la République, rédigea un rapport qui nous donne davantage d'éclaircissements que la "vérité officielle". DESCHANEL avait été victime de ce que les spécialistes appellent le syndrome d'Elpénor (8) par référence à l'aventure d'un compagnon d'Ulysse (9).

DESCHANEL avait été victime d'un "réveil incomplet", dû dans son cas à la conjonction d'un état mental déficient et de l'absorption d'un hypnotique. Ce "réveil incomplet" se manifeste par la méconnaissance des personnes ou des locaux avec automatisme moteur dangereux pour le sujet lui-même, soit qu'il couche hors de son domicile, chez des amis ou à l'hôtel, soit qu'il voyage en chemin de fer, en bateau ou en avion : phénomène qui est à l'origine, semble-t-il, de beaucoup d'accidents restés longtemps inexplicables.

En réalité, cet accident s'ajoutait à de nombreux troubles que ses proches avaient observés chez le président de la République : nervosité et émotivité excessives se manifestant par un comportement surprenant : gestes saccadés, manifestations d'enthousiasme suivies de périodes d'abattement, fautes de goût et manque de tact qui surprenaient chez un homme réputé pour sa parfaite éducation...

Mais déjà les chansonniers et les journaux satiriques commençaient à ridiculiser le pauvre DESCHANEL. Lucien BOYER écrivit les paroles et la musique du Pyjama présidentiel : chanson que nous reproduisons en annexe, car elle eut un succès national et qu'elle fait partie de la
"petite histoire" de Montbrison. Toute la France chanta :

Monsieur Paul Deschanel
Désormais est immortel…


L'aggravation de l'état de santé du président. Sa démission

On essaya de soigner DESCHANEL tout en lui laissant remplir ses fonctions présidentielles : ainsi, dès le lendemain de son retour à Paris, il présida un Conseil des ministres.

II passa l'été au château de Rambouillet. Cependant, en septembre, sa santé s'altéra et son état provoqua des accidents à la fois pénibles et grotesques. Un jour, après un repas auquel il avait convié deux parlementaires et alors que les trois hommes se promenaient dans le parc, le président essaya de grimper à un arbre. Quelques jours plus tard, les employés du château le retrouvèrent, à six heures du matin, à demi-vêtu, barbotant dans un des bassins : impulsions irrésistibles auxquelles le président cédait sans pouvoir y résister et dont il ne gardait aucun souvenir…

II fallut envisager la démission : le 21 septembre 1920, DESCHANEL adressa aux chambres un message dans lequel il annonçait sa décision :

Mon état de santé ne me permet plus d'assumer les hautes fonctions dont votre confiance m'avait investi lors de la réunion de l'Assemblée nationale (10)... Cette décision m'est infiniment douloureuse et c'est avec un déchirement profond que je renonce à la noble tâche dont vous m'avez jugé digne.

Alexandre MILLERAND, son président du Conseil, fut aussitôt élu à la plus haute magistrature de l'Etat.

Soigné dans une maison de santé de La Malmaison, DESCHANEL se remit rapidement. Dès le mois de décembre, il put se rendre à l'Académie française dont il était membre. Le 9 janvier 1921, il fut même élu sénateur d'Eure-et-Loir où un siège était vacant. Mais le 28 avril 1922, a peine deux ans après le voyage manqué à Montbrison, le sénateur DESCHANEL mourut des suites d'une banale pleurésie.

Une fonction honorifique

Au-delà de l'aspect "folklorique" de l'épisode montbrisonnais que nous voulions raconter, on ne peut manquer d'être saisi de tristesse devant la fin de carrière du président DESCHANEL. Celui-ci était le fils d'Emile DESCHANEL, un proscrit du 2 décembre et était né en exil : origine qui, à elle seule, était un brevet de républicanisme. Toute sa vie, Paul DESCHANEL s'était préparé à la carrière présidentielle. Très modéré, il avait peu d'ennemis dans la classe politique, vertu essentielle à une époque où le président était élu par l'Assemblée nationale. Président de la commission des Affaires étrangères, puis, pendant douze ans président de la Chambre des députés, DESCHANEL avait gravi, tout naturellement, le dernier échelon du cursus honorum de la République... pour démissionner, neuf mois après, de sa haute fonction.

Encore peut-on se réjouir que la présidence de la République ait été, sous la IIIe République, une fonction essentiellement honorifique : ce qui évita à l'Etat et au pays les conséquences fâcheuses qu'auraient pu avoir, dans d'autres conditions, les actes irraisonnés du président.


1 - Cf. Marguerite FOURNIER-NEEL : "Emile REYMOND (1865-1914)", Village de Forez, n° 5, janvier 1981, p. 20-22.

2 - Témoignage de Mme Marguerite FOURNIER-NEEL.

3 - La Tribune Républicaine, mardi 25 mai 1920, n°146, p. 1.

4 - Cf. en annexe, la liste de ceux qui devaient être décorés par le président DESCHANEL.

5 - Théodore STEEG (1868-1950) : membre du parti radical. Député puis sénateur de la Seine, plusieurs fois ministre (Instruction publique, Intérieur), fut, plus tard, président du Conseil (1930). Il fut aussi gouverneur général de l'Algérie (1921) et résident général de France au Maroc (1924).

6 - Pierre-Etienne FLANDIN (1889-1950), avocat, député de l'Yonne. Sous-secrétaire d'Etat à l'aviation (1920-21), ensuite ministre du Commerce puis des Finances (1931-32) et président du Conseil (1934-35). Son passage dans le gouvernement du maréchal PETAIN (1940) mit fin à sa carrière politique.

7 - Témoignage recueilli par Mme Marguerite FOURNIER-NEEL.

8 - Docteur LOGRE : le syndrome d'Elpénor. Le Monde, 1er mai 1948.

9 - Homère fait dire à Ulysse (Odyssée, Livre X) : Le plus jeune d'entre nous, un certain Elpénor, avait quitté les autres et, pour chercher le frais, alourdi par le vin, il s'en était allé dormir sur la terrasse du temple de Circé. Au lever de mes gens, le tumulte des voix et des gens le réveille ; il se dresse d'un pas lourd et perd tout souvenir. Au lieu d'aller tourner par le grand escalier, il va droit devant lui, tombe du toit, se rompt les vertèbres du col et son âme descend au séjour de l'Hadès.

10 - Sous la IIIe République, le président n'était pas, comme aujourd'hui, élu au suffrage universel, mais par la Chambre des députés et le Sénat réunis en Assemblée nationale.


Sources :

La Tribune Républicaine, 20 mai 1920 (exemplaire aimablement communiqué par Mme Marguerite FOURNIER-NEEL).
Le Montbrisonnais (Année 1920 - Archives de la Diana)
Bibliographie :
- Adrien DANSETTE : Histoire des Présidents de la République (Paris, éd. Plon, 1965)
- Michel SEMENTERY : Les Présidents de la République française et leur famille (Paris, éd. Christian, 1982)
- Jean-Clair GUYOT : "Le voyage extraordinaire du Président DESCHANEL" (Miroir de l'Histoire, mars 1953)
- Docteur LOGRE : "Le syndrome d'Elpénor" (Le Monde, 1er mai 1948)


Annexe I

Liste des décorations que le président de la République devait remettre
à Montbrison

Chevalier de la Légion d'honneur :
M. Vié, sous-préfet de Montbrison.
Médaille de la Reconnaissance française :
Mlle Desbos, institutrice à St-Didier-sous-Rochefort
Médaille d'honneur aux agents de la police municipale et rurale :
M. Bonnard, garde champêtre à Chambœuf
M. Veyrard, garde champêtre à Magneux-Haute-Rive.
M. Crépet, garde champêtre à Chazelles-sur-Lavieu.
Médaille d'honneur des cantonniers :
M. Raynaud, cantonnier à Meylieu-Montrond
Médaille d'honneur agricole :
M. François, régisseur à Chambéon
M. Poucet, cultivateur à Maringes
M. Robert, jardinier-cultivateur à Montbrison
Médaille d'honneur de l'Assistance publique :
M. Orel, infirmier à Montbrison
Médaille d'honneur (argent) des épidémies :
Mme Agathe Tuffet, supérieure des religieuses hospitalières.

Annexe II


Une chanson célèbre : Le pyjama présidentiel
Je remercie Mlle Nathalie Grange qui m'a communiqué l'exemplaire de ce document que nous reproduisons en photocopie

(extrait de Village de Forez, n° 17, janvier 1984)

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La visite manquée du président Deschanel

                                                                                               Jean SOLEILLANT

Longue et vaine attente…

En 1920 a eu lieu l'inauguration du monument aux morts qui se trouve actuellement au jardin d'Allard. Il était auparavant à côté de la porte d'entrée de la caserne de Vaux. Le buste d'Emile Reymond y figure.

Emile Reymond, était un ami du président de la République Paul Deschanel. La famille Reymond avait obtenu que le président de la République vienne inaugurer ce monument aux morts montbrisonnais.

A cette époque, un voyage présidentiel était tout un événement. Il était prévu plusieurs mois à l'avance… avec un coup de badigeon pour chaque gare où il devait passer. Dans le train présidentiel, je ne sais combien de personnes l'accompagnaient ! Aujourd'hui, le président de la République, si c'est nécessaire, arrive aussitôt et un voyage est organisé en trois jours. Autrefois, c'était tout à fait différent.

J'avais 5 ans et ce jour-là j'étais avec les élèves de l'externat Notre-Dame, une rose à la main, sur la place Eugène-Baune où le président devait prononcer son discours après avoir quitté Paris la veille à 21 heures. Mais Paul Deschanel n'avait pas absolument toute sa tête.

Il était peut-être 9 heures ou 10 heures, Nous attendions toujours. Et puis déception… Quelqu'un a annoncé que le président de la République avait eu un contretemps et qu'il ne serait pas là.
Le discours, qu'il aurait dû prononcer, a été lu par le ministre de l'Intérieur. Et curieusement je me suis toujours souvenu du nom de ce ministre de l'Intérieur : M. Steeg. Par la suite j'ai appris, qu'à l'époque, lorsqu'un président de la République se déplaçait et devait faire un discours il avait le texte sur lui ainsi que son aide de camp et le ministre de l'Intérieur. Ils étaient trois à avoir le discours, au cas où…

On a su plus tard ce qui s'était passé. Au niveau de Montargis, un garde-voie se trouvait là en service de nuit.

Il voit quelqu'un en pyjama. Il lui dit : Mon brave, qu'est-ce que vous faites ? L'autre lui répond : Je suis le président de la République. La réponse a dû être : Moi… je suis le roi d'Angleterre… ou quelque chose comme ça. Il l'a emmené chez lui, dans sa maisonnette. Les journaux ont raconté ce que la femme du garde-barrière aurait déclaré : J'ai vu que c'était quelqu'un de bien parce qu'il avait les pieds propres.

Il a fallu prévenir le sous-préfet de Montargis. Les autorités se sont rendu compte que c'était effectivement le président de la République. Qu'est-ce qui s'était passé ? Deschanel était loin d'avoir toutes ses facultés. Il s'était trompé de porte et était tombé du train. D'ailleurs il a démissionné quelque temps après.


Par la suite, j'ai su que cet événement national avait fait connaître et faisait encore connaître le nom de Montbrison dans la France entière avec la chansonnette Le pyjama présidentiel.


Le monument de Montbrison


Inauguration que devait présider M. Paul Deschanel, du monument, œuvre du sculpteur Bartholomé, érigé à la mémoire du sénateur-aviateur Emile Reymond et de 187 officiers, sous-officiers et soldats tués à l'ennemi.

Le très sérieux journal universel l'Illustration avait consacré une partie de son numéro hebdomadaire à relater cette affaire...

Une grande affluence était prévue pour cette inauguration manquée. Conséquence indirecte, ma mère avait prévu une ou deux fournées de pain supplémentaires pour faire face à la demande. Or, du fait de la défaillance du Président, les réjouissances ont été annulées, les clients sont repartis et le pain est resté !…

J'ai souvent entendu ma mère rappeler ce souvenir pas très agréable pour elle.

                                                       (extrait de Cahiers de Village de Forez, n° 2, octobre 2004)

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Le voyage présidentiel
dans
l'Illustration


(extrait de l'illustration, documentation aimablement communiquée par Paul Robert)


Société


Emile Reymond

Mis à jour le 24 septembre 2010