Pierre Couturier
en religion R. P. Marie-Alain Couturier, O. P.
(1897-1954)

 


Hommage au Père Couturier

sa vie et son œuvre


Le 9 février 1954 décédait à Paris une des personnalités les plus marquantes de l'art contemporain ; le Révérend Père Marie-Alain COUTURIER, peintre et écrivain de talent, né à Montbrison le 15 novembre 1697.

Son père, M. Joannès COUTURIER, était minotier à Estiallet, sa mère, née Marie DERORY, appartenait elle aussi à une famille de meuniers originaire de Sail-sous-Couzan. Pierre était leur second enfant.

Son enfance s'écoula dans cette paisible vallée du Vizézy et le premier paysage qui enchanta ses yeux d'artiste fut celui de la rivière serpentant entre les gorges de la Route Nouvelle. A travers l'écran des arbres il aperçoit le ciel gris perle légèrement teinté de bleu.

Les jours de marché à Montbrison, il prend plaisir à voir descendre les paysans de la montagne :

Cela fait, écrit-il plus tard, une interminable procession de voitures secouées par le trot grêle des vieux chevaux. Ils arrivent par la seule route qui descende de la montagne, là où les villages ont des noms sonores et rébarbatifs de siècles très anciens. Ce soir, ils remonteront très lents, avec la patience accumulée dans leurs âmes par des générations d'aïeux tenaces et serviles. Ils regagneront très tard dans la nuit de petites fermes, pour la plupart misérables, perdues dans des creux où elles semblent vouloir se faire oublier, au milieu de leurs misères et des aridités de leurs champs.

II est très attaché à son Forez natal et l'on trouve dans sa correspondance des pages pleines de poésie :

Je me laisse reprendre ici par la belle lumière de mon pays. A chaque retour, je la trouve plus belle. J'ai revu ces sèches petites collines caillouteuses dont les premières pentes sont plantées de vignes et de prés, et les crêtes couvertes de pins et d'herbes rares. Et puis, la grande plaine du Forez avec les bancs de sable de la Loire et des arbres partout. J'ai vite retrouvé tous les sentiers de mon enfance, dans les petits bois de chênes et de pins qui s'appellent le Bois d'Amour, le Verdier… C'est un pays que j'aime trop pour avoir encore envie de le peindre. Il me suffit de le regarder…

Et cette autre si émouvante :

J'ai retrouvé la douceur endormante de mon pays et le bel été du Forez a repris peu è peu l'enfant prodigue qui crut un jour pouvoir se passer de lui. Ceux qui y sont venus d'ailleurs vous diront que j'ai exagéré et qu'il n'est pas si beau que cela, mon pays, gris et terne sous son ciel pâle. Comment en sauraient-ils la douceur puisqu'ils y viennent et que l'on n'aime jamais bien que les pays d'où l'on s'en va. Ah ! les choses, les gens, les souvenirs que l'on quitte, tous ces êtres dont on croit que l'on s'est "débarrassé", ce n'est pas nous, c'est toujours eux qui nous quittent et il vient toujours une heure où nous sentons qu'en s'en allant de nous, c'est encore un peu de notre cœur qu'ils ont emporté. Car nous n'aimons jamais le monde extérieur qu'avec notre égoïsme, et c'est ce qui fait après tout la valeur de nos souvenirs et l'émotion de ces lieux où l'on souffre sans raison, et que l'on reconnaît sans y être jamais allé - et aussi la pauvreté du pauvre cœur humain.

Pierre COUTURIER fait ses études secondaires à l'institution Victor-de-Laprade, petit séminaire de Montbrison, mais ce qui l'intéresse surtout c'est la peinture. Un peintre stéphanois ami de sa famille, M. LAMBERTON, l'initie à cet art et il en est tout de suite épris.

Mobilisé en 1916, il est blessé au pied droit en 1917, et après un séjour dans un hôpital de Pau, il ne retournera pas au front. II va donc avoir tout le loisir de s'adonner à sa passion artistique. Sa vie se partage entre Montbrison et Paris où il lie connaissance avec de jeunes artistes, notamment Maurice DENIS, fondateur des Ateliers d'Art Sacré :

Je ne me rappelle qu'avec ravissement, écrira-t-il en 1937, les années où je l'ai connu. Et peut-être déjà se mêle-t-il à cette émotion la nostalgie de la jeunesse. Nous étions encore tout près de nos vingt ans. Denis nous ouvrait le monde des couleurs et des lignes, et Dieu sait si c'est un monde enchanté ! Denis était pour nous toute la peinture moderne, toute sa jeunesse, toute sa liberté. II conduisait à Bonnard, Bonnard à Matisse, Matisse à Derain et à Picasso, et, à leur tour, ceux-là, se retournant, reconduisaient vers leurs aînés : Cézanne et Degas, Renoir et Manet, Corot et Delacroix.

Le 2 février 1925, Pierre COUTURIER perçoit "l'appel" à la vie religieuse. Le 14 septembre il entre au noviciat des Dominicains à Amiens où il prend l'habit le 22 sous le prénom de Marie-Alain. Il est ordonné prêtre le 25 juillet 1930.

Son talent de peintre ne fait que s'affirmer au cours de sa vie religieuse.

De 1940 à 1945, il réside en Amérique où il est professeur à Montréal puis à Baltimore. II enseigne aussi à New-York. Cette période de sa vie est très riche en rencontres dans un milieu littéraire et artistique. Elle est longuement évoquée dans le recueil de souvenirs intitulé La vérité blessée paru en 1984 chez Plon.

De retour en France en 1945, le Père COUTURIER va continuer jusqu'à sa mort (en 1954) à militer pour l'art sacré contemporain. Nous avons le souvenir d'une conférence qu'il donna à Montbrison en décembre 1949 pour dénoncer l'injustice, ou plutôt l'ignorance de l'Eglise à l'égard des artistes :

L'histoire des rapports entre l'Eglise et l'Art moderne, dira-t-il, c'est l'histoire d'un divorce, en tout cas l'histoire d'une incompréhension réciproque à peu près totale.

L'Eglise qui ne peut cependant pas se passer d'art, ignore les artistes contemporains, à tel point qu'un Cardinal Verdier, qui fut pourtant un des prélats qui eurent le plus à cœur de maintenir avec les hommes de son temps des contacts réels, n'a fait appel à aucun d'eux pour la construction des cent vingt églises qu'il fit élever dans la banlieue de Paris. Elles auraient pu être un éclatant témoignage de l'art contemporain et prendre place parmi nos chefs-d'œuvre si le Cardinal Bâtisseur eût été mieux inspiré dans les choix de ses architectes, de ses sculpteurs et de ses peintres.


Lui, par contre, usera de toute l'influence de son amitié pour amener des artistes incroyants à travailler pour l'art chrétien : à Assy, à Audincourt, à Vence (où Matisse le fit poser pour modèle de son saint Dominique)… Grâce à lui, la construction du couvent des Dominicains à Eveux, près de l'ArbresIe, fut confiée à Le Corbusier.

Il était le conseiller et l'ami de Chagall, de Picasso, de Bazaine, de Léger, de Rouault, de Braque, de Lurçat, de Matisse, comme de Malraux, Maritain, Jouhandeau, Focillon, Julien Green. Chacun reconnaissait en lui un "homme de Dieu", c'est-à-dire un "homme libre", libre de cette liberté acquise dans le détachement qui conduit à la justesse du regard, à la clarté du jugement, à l'exemplarité du choix (La vérité blessée).

L'artiste

L'année même de la mort du Père COUTURIER, une exposition réunissait dans l'ancienne salle du Conseil général de la Loire, à Montbrison, sa ville natale, un nombre important de ses œuvres : esquisses, croquis, peintures, aquarelles, traités des manières les plus diverses, depuis ses débuts vers 1914 jusque ses dernières années. On pouvait ainsi suivre tout au long de sa vie l'évolution de son art, toujours marqué de l'empreinte du génie.

Mais, ainsi que le faisait remarquer M. Gabriel Brassart, notre érudit compatriote présentateur de l'exposition, il manquait la partie la plus importante de l'œuvre du Père Couturier : les fresques et les vitraux.

En ce qui concerne les fresques, il en a brossé de magnifiques tant en France qu'à l'étranger : en Belgique, en Suède, en Amérique. Montbrison s'enorgueillit d'en posséder quelques-unes dans la chapelle du collège Victor-de-Laprade. C'est d'abord la grande fresque du chœur mesurant 55 mètres carrés peinte en 1933 avec l'aide de son ami Pierre DUBOIS. Elle représente un grand Christ en croix aux membres très allongés, à la façon du Greco, se détachant sur un fond tourmenté couleur de sang et de feu ; autour de lui se pressent les saints et les héros sortis du petit séminaire : le curé d'Ars, le bienheureux Jean-Pierre Néel, martyr au Tonkin, un poilu de la guerre de 1914 qui, sous les traits de l'abbé Cottancin symbolise le sacrifice des professeurs et élèves tombés au champ d'honneur, et d'autres personnages aux physionomies moins reconnaissables évoquant la longue cohorte des prêtres, religieux et laïcs formés dans cette maison.

Des fresques moins importantes décorent les chapelles latérales. Pierre COUTURIER les a brossées l'année suivante, en 1934, L'une représente une piéta, l'autre la vocation de saint Louis de Gonzague,

Le Père COUTURIER a aussi excellé dans l'art du vitrail. On lui doit entre autres les vitraux de la chapelle des Dominicaines à Vence qui sont une pure merveille d'inspiration et d'exécution et dont le verre a été coulé aux Verreries de Saint-Just-sur-Loire (tout comme les vitraux de Chagall qui ornent la synagogue de Jérusalem).

Il a également exécuté deux des vitraux modernes de Notre-Dame de Paris autour desquels s'est engagée une assez violente polémique connue dans les milieux artistiques sous le nom de "Querelle des vitraux".

L'écrivain

Le Père COUTURIER n'a pas été seulement un grand peintre mais aussi un grand écrivain. Il n'a pas laissé, pour ainsi dire, d'ouvrage complet, mais des milliers de feuilles à partir desquelles plusieurs volumes ont été composés. D'abord par lui-même qui, en 1941, réunissait quelques conférences sous le titre "Art et catholicisme" et, en 1947, des articles écrits pendant la guerre, mêlés de notes personnelles "Chroniques". Puis, après sa mort, le Père REGAMEY, qui fut son compagnon de route dans l'aventure de l'art sacré, publia "Se garder libre", "Discours de mariage", "L'Evangile est à l'extrême", "Dieu et l'Art dans une vie" (retraçant la vie du Père COUTURIER de 1897 à 1945).

Mais la publication des notes qu'il a laissées loin d'être terminée va donner matière à plusieurs volumes dont le premier "La vérité, blessée" a paru en 1984. Il a trait aux années passées en Amérique, de 1940 à 1945, ainsi qu'aux dernières années de sa vie.

En même temps que ce livre paraissait en librairie un splendide volume illustré réunissant les numéros les plus caractéristiques de la revue l'Art sacré écrits par le Père COUTURIER comme autant de manifestes en l'honneur de la beauté dans l'art religieux contemporain :

II faut, écrivait-il, "tout" accepter, "tout" supporter pour rester sans aucune restriction dans l'Eglise, mais il faut aussi, sans fin, sans relâche, presser sur ses bords, sur ses frontières pour les dilater. Et cela d'un seul et même mouvement né de la foi.


Toute sa vie il a lutté avec passion pour ce qu'il considérait comme un idéal : la restauration du goût des gens et de leur sens poétique".

Oui, Montbrison peut être fier d'avoir donné naissance à une personnalité telle que le Père COUTURIER, à la fois artiste, écrivain, philosophe. Il a laissé également des écrits d'une haute spiritualité notamment dans sa correspondance avec Elisabeth de Miribel qui eut une destinée hors du commun.

Pour perpétuer encore davantage son souvenir la municipalité a donné son nom à une rue toute proche d'Estialet, son hameau natal ; c'est un site calme, reposant, bien choisi pour évoquer le souvenir de celui dont le peintre Braque a dit : Chez lui, tout était amour.

Marguerite-Victor Fournier

(extrait de Village de Forez, n° 27, juillet 1986)

*

*     *

En ligne :

Claude Latta,
Le RP Couturier et la revue Art Sacré : vers la définition d'un art religieux contemporain

(article tiré de village de Forez n° 27 de juillet 1986)

Claude Latta,
Les fresque du RP Couturier de la chapelle du collège Victor-de-Laprade

(article tiré de village de Forez n° 27 de juillet 1986)



Numéro de janvier 1937 de la revue L'art sacré
dirigée par le Père Couturier
de 1937 à 1954, date de sa mort.



Article du Père Couturier écrit en janvier 1937, p. 22 de la revue L'art sacré

*

*     *

Le décès du Père Couturier

Avec le R.P. Couturier disparaît un des grands maîtres
de la peinture contemporaine

Nous apprenons avec peine le décès de notre éminent compatriote le révérend père Couturier, survenu à Paris, le 9 février, à l'âge de 56 ans.

En lui disparaît l'un des gran
ds maîtres de la peinture contemporaine, une personnalité du monde des arts.
Enfant de Montbrison, issu d'une famille dont le moins qu'on puisse dire est que son amitié vous honore, Pierre Couturier s'adonna de bonne heure à la peinture. A son entrée dans l'ordre des Dominicains il possédait déjà un talent très personnel que ne devait que s'affirmer au cours de sa vie religieuse.

Le R.P. Couturier (dont les revues spécialisées retraceront la brillante carrière artistique) a traité bien des genres et à réussi dans tous.

Peintre de chevalet, il a étudié les sujets les plus divers dans une quantité de toiles, d'aquarelles ou de dessins.
Peintre décorateur, il a brossé d'admirables fresques tant en France qu'à l'étranger. La Belgique et la Suède lui en doivent de magnifiques. Montbrison, son pays natal, s'enorgueillit de posséder une de ses premières œuvres de ce genre : la grande fresque ornant l'abside le la chapelle de l'institution Victor-de-Laprade et celles, plus petites, décorant les chapelles latérales. Il s'en dégage cette puissance qui caractérise les chefs-d'œuvre.

Le R. P. Couturier a aussi excellé dans le vitrail. On a beaucoup parlé, il y a quelques années, des vitraux de la chapelle de Vence qui sont une pure merveille d'inspiration et d'exécution. Le maître en a fait couler le verre en Forez, aux verreries de Saint-Just-sur-Loire. Il a aussi composé deux sur huit des fameux vitraux modernes de Notre-Dame de Paris, autour desquels s'est engagé une assez violente polémique.

En ce qui concerne l'église d'Assy (autre réalisation artistique de renommée mondiale), le R. P. Couturier, s'il n'y a pas collaboré lui-même, a eu le mérite de réunir pour cette œuvre collective les plus grands noms de l'art moderne. Sa grande amitié avec Henri Matisse lui a peut-être facilité cette tâche. On dit aussi qu'il a posé pour le Saint-Dominique tracé en ligne sobre par le maître sur un fond de clarté.

Ardent défenseur de l'art moderne, le R.P. Couturier a écrit à ce sujet de nombreux articles qui sont autant de professions de foi. Il a fait aussi passer sa conviction dans des conférences où il ne craignait pas de s'élever énergiquement contre l'incompréhension de l'Eglise en matière d'art. Il était également directeur de la revue L'Art sacré qui cherche à éduquer les foules en matière d'art religieux. Pendant la guerre, il enseigne la peinture en Amérique.

D'un commerce agréable, d'une grande simplicité, le R. P. Couturier était aimé de tous ceux qui l'approchaient. Sa fin prématurée a jeté la tristesse, non seulement dans les milieux artistiques qui perdent en lui un peintre de grande valeur, mais aussi parmi ses nombreux amis plus sensibles à ses qualités de cœur et d'esprit.

La population montbrisonnaise, dont il est l'une des gloires, s'associe au deuil cruel qui frappe sa famille. Elle présente à son frère, M. Jean Couturier, minotier, président de la Société des Amis du musée d'Allard, et à tous les siens, l'expression de ses respectueuses condoléances.
                                                                                                                                          Marguerite Fournier
                                                                     (Presse locale, 11 février 1954)


Album

Chapelle du petit séminaire de Montbrison avant la rénovation de 1933



Grande fresque du choeur
(cliché J. Barou)

Vocation de saint Louis de Gonzague
(cliché J. Barou)


Piéta
(cliché J. Barou)



L'Annonciation
(cliché J. Barou)

 

Vitraux
de Francisco Bores

posés en 1968 dans la chapelle
de l'Institution Victor-de-Laprade

(clichés J. Barou)

      

     

     

Mis à jour le 15 juillet 2012