

Blason de la famille d'Urfé
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Honoré
d'Urfé
Du Forez au Canada,
la mémoire d'un Français oublié :
Pierre
de Lascaris
d'Urfé
(Marguerite Fournier)
Bibliographie
L'Astrée et la famille
d'Urfé
-
Claude Longeon,
Documents sur la vie intellectuelle en Forez au XVIe siècle,
Saint-Etienne, Centre d'études foréziennes,
1973
- Les Urfé en Forez, une famille,
des destins, Actes du colloque
des 18-19-20 sept. 2002 à Saint-Etienne, 2004.
- Claude d'Urfé et La Bâtie,
l'univers d'un gentilhomme de la Renaissance,
ouvrage édité dans le cadre du IIIe Festival d'histoire
de Montbrison par le conseil général de la Loire,
1990.
- Auguste Bernard, Les Urfé,
Paris, 1839.
- Jean Canard, Urfé hier et
aujourd'hui, 1973.
- M. Gaume et J. Bonnet, Le sphinx
de la Bastie d'Urfé, Saint-Etienne, 1980.
- Abbé Merle, Bulletin de la
Diana, tome 32, 1953.
- Edouard Perroy, "Les origines
de La Bastie d'Urfé", Etudes foréziennes,
1, Saint-Etienne, 1968.
- O.-C. Reure, La vie et les oeuvres
d'Honoré d'Urfé, Paris, 1910.
- G. Soultrait et F. Thiollier, Le
château de La Bastie d'Urfé et ses seigneurs,
Saint-Etienne 1886.
(liste non exhaustive,
en cours de réalisation)

Blason des Urfé ornant
les reliures de leur bibiothèque
Les
cornes d'Urfé
(Champoly)
berceau
de la famille d'Urfé






La rencontre
d'Astrée et Céladon,
détail d'une tapisserie
de Marche, 2e quart
du 17e siècle,
non signé,
château de la Bâtie,
collection de la Diana,
classée monument historique
le 28 février 1959
Pour les publications
de Village de Forez :
centresocial.
montbrison@laposte.net
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Honoré d'Urfé
Honoré
d'Urfé
(1567-1625)
Fils
de Jacques 1er d'Urfé et de Renée de Savoie,
né à Marseille le 10 février 1567 ;
il passe une partie de son enfance au château de la Bâtie,
en Forez ;
élève au collège de Tournon ;
homme de guerre et écrivain ;
auteur de l'Astrée, roman pastoral publié en cinq
parties de 1607 à 1627 ;
mort à Villefranche-sur-Mer le 1er juin 1625
L'Astrée fut très célèbre pendant tout le
XVIIe siècle.
Honoré
d'Urfé
le
chevalier de plume et d'épée
par Henri Chaperon
(extrait de Village de
Forez n° 37, janvier 1989)
Il y a beaucoup à dire sur Honoré d'Urfé et
sa vie même est aussi mystérieuse que ses écrits.
Tout d'abord sa naissance est assez singulière puisqu'il vient
au monde non pas au château de la Bâtie en Forez, où
résident ses parents, mais à Marseille où sa mère,
l'impérieuse Renée de Savoie, allant visiter ses terres
de Vintimille, doit s'arrêter, le 15 février 1568, chez
son frère Honoré de Savoie, gouverneur de Provence, pour
accoucher en hâte de son cinquième garçon, porté
sur les fonts baptismaux par Escalin des Aimars, baron de la Garde,
général des galères de France.
Sa famille n'est pas moins étrange qui, par de nombreux enfants,
se développera grandement, donnera au monde de brillants personnages
et s'éteindra soudain, sans plus laisser de traces que celles
des nobles pierres de ses châteaux ruinés.
Les origines
En l'an 1129 l'ancêtre Wulphe, prince d'Allemagne, surnommé
le Vaillant, aurait accompagné en Auvergne le roi de France Louis
le Gros, venu apaiser plusieurs troubles fomentés par le comte
de Clermont. Au retour, ils se seraient arrêtés à
Montbrison. Et voilà qu'au château l'intéressé
rencontre Aimée, jeune femme aussi belle que vertueuse, cousine
du comte Guy 1er. C'est pour lui le grand amour : laissant partir le
roi, il demande la main de sa belle et décide de se fixer définitivement
dans le pays où il fait construire un château sur les hauteurs
de la montagne des Bois Noirs qui sépare le Forez et l'Auvergne.
C'est dans ce château, dit des Cornes d'Urfé, aujourd'hui
en ruines, qu'en 1418 un drame très sombre faillit faire disparaître
toute la génération. Jean, le chef de famille, venait
de réunir une très forte somme d'argent pour acheter la
terre de Crémeaux, voisine de son fief : ses domestiques en ayant
eu connaissance, se concertent et, sur un signal de l'un d'eux, massacrent
toute la famille présente au château en s'emparant du butin.
Mais un tout petit enfant, Antoine, qui dormait dans son berceau, avait
échappé à la tuerie et quand les assassins le découvrirent,
il s'éveilla et leur sourit. Ce sourire désarma le meneur,
écuré de sa boucherie.
- "A quoi bon tuer cet enfant ? dit-il,
il ne nous trahira pas".
Ses complices n'étaient pas d'accord :
- "Quand il pourra parler il nous dénoncera !
- "Nous allons en juger", dit le chef.
Avisant une coupe de fruits, il prit une belle pomme dans sa main gauche
et, saisissant de l'autre une grosse pièce d'or parmi le butin
étalé sur la table, il offrit les deux présents
à l'enfant en disant
- ''S'il prend la pièce d'or, je vous
l'abandonne, mais s'il choisit la pomme, nous le laisserons vivre."
Tendant ses menottes vers la pomme, le bambin eut la vie sauve. Les
deux histoires que je viens de vous rapporter sont aujourd'hui très
contestées. On nous assure que l'origine de la famille d'Urfé
est beaucoup plus prosaïque : Arnoul Raybe, commensal des seigneurs
de Semur en Brionnais, qui vivait au XIe siècle, en serait le
fondateur. Ne pouvant prendre parti dans cette controverse, venons-en
vite aux ancêtres incontestables.
Et tout d'abord à Pierre qui, élevé à
la cour du roi Charles VII, échappa au massacre de son père,
Jean, massacre qui, dans le fond, n'est pas mis en doute.
Nommé Grand maître des arbalétriers de France, Pierre
eut un fils, également prénommé Pierre.
Grande figure que ce second Pierre, arrière-grand-père
d'Honoré. Prenant le nom d'Urfé, il est au service du
duc de Guyenne, partisan du duc de Bourgogne, et il participe à
l'entrevue de ce dernier avec Louis XI à Péronne. Mais
il entre très vite en grâce auprès du roi et s'en
va combattre les Turcs. Revenu en France, il combat en Flandre et, à
son retour à la cour, il est très honoré, Dès
l'avènement de Charles VIII, il est promu Grand écuyer
de France et c'est en cette qualité que, magnifiquement vêtu
et portant le heaume du roi surmonté d'une couronne d'or, il
participe à l'entrée du jeune souverain dans la ville
de Paris, le 4 novembre 1483. Et c'est lui qui, en 1491, négociera
le mariage du roi avec la duchesse de Bretagne.
Nommé bailli du Forez en 1486, il prépare I'édification
d'un couvent près de son château de la Bastie, quand il
apprend qu'un grand seigneur de ses amis vient d'être incarcéré
au manoir d'Usson en Auvergne, pour avoir tué sa femme qui l'avait
trompé avec le roi. Pierre d'Urfé monte aussitôt
à la cour pour obtenir la grâce du coupable. Démarche
vaine : l'intéressé est condamné à mort.
Alors le Grand écuyer de France court à Usson, se fait
ouvrir le château et délivre son ami qui allait être
décapité le surlendemain.
Après cet outrage au roi et à la justice, Pierre d'Urfé
doit fuir hors de France. Il se met au service du roi d'Espagne et se
conduit si vaillamment dans la péninsule qu'il reçoit
bientôt la Toison d'or. Rentré en grâce auprès
de Louis XII, il revient en France et se distingue encore en reconquérant
le royaume de Naples, avec l'armée française, sous son
titre de sénéchal de Beaucaire. Pour se racheter d'avoir
détruit une église dans sa campagne contre les Turcs,
il fonde en 1597 le couvent des Clarisses de Montbrison qui, accueillant
ses moniales le 2 juillet 1500, surmontera les épreuves montbrisonnaises
du baron des Adrets et de la Révolution pour être encore
de nos jours un vivant foyer monastique où des jeunes filles
viennent engager leur vie.
Le 1er juillet 1500, onze religieuses venues de différents couvents
(Aigueperse, Chambéry, Genève, Moulins, Le Puy) sont arrivées
au château de la Bâtie. Antoinette de Beauveau, la seconde
épouse de Pierre d'Urfé leur a, d'entrée, confié
son désespoir de ne pas avoir d'enfant après cinq ans
de mariage. Et spontanément, malgré la fatigue du pénible
voyage qui venait de les amener de leur couvent jusqu'à la Bâtie,
les moniales s'unirent dans une première prière communautaire
fervente pour demander à Dieu d'accorder une descendance aux
fondateurs de leur nouveau monastère : elles furent exaucées
puisque, le 24 février suivant, naissait Claude d'Urfé
qu'on a, pour cette raison, appelé l'enfant du miracle.
Nommé bailli du Forez par François 1er, puis ambassadeur
au concile de Trente et à Rome par Henri II, et, à son
retours gouverneur des Enfants de France, Claude d'Urfé est une
personnalité marquante de son époque. Il allait être
promu Maréchal de France quand il mourut, en 1558.
Amoureux des Arts et des Belles Lettres, il avait fait venir à
son château de la Bâtie les plus grands artistes italiens
qui I'avaient transformé pour en faire un joyau de la Renaissance.
Sa chapelle était, paraît-il, après la Sainte Chapelle
de Paris, la plus belle de France, et Claude avait réuni à
la Bâtie une très riche bibliothèque dont les livres
ont, hélas, été dispersés par les descendants.
La Bibliothèque Nationale a pu cependant recueillir quelques
beaux reste, notamment les deux manuscrits dits d'Urfé, le premier
contenant toutes les pièces du procès de Jeanne d'Arc,
et le second un choix très important et unique au monde de poésies
de troubadours.
Quant au père d'Honoré d'Urfé, Jacques, il a été
lieutenant général du Forez qu'il gouverna aux lieu et
place d'Henri de Valois, roi de Pologne et comte par apanage. Marié
à Renée de Savoie, il eut d'elle douze enfants, six filles
et six garçons. L'aîné, Anne, n'ira pas à
l'école car sa mère craint qu'il n'y acquière les
doctrines protestantes. Néanmoins cet illettré qui passa
son enfance dans les camps militaires a une âme de poète
et dès l'âge de quinze ans il compose de forts beaux poèmes
qui enchantèrent Ronsard et lui firent écrire :
Poursuis donc, ô ! d'Urfé, car
ou je me déçois ou France ne verra de longtemps après
toi aucun qui joigne mieux les armes et les muses.
Honoré d'Urfé
Ce compliment, Ronsard aurait pu l'adresser, à de plus justes
titres encore, à son frère Honoré. Celui-ci étant
l'avant-dernier garçon de la famille, Renée de Savoie
décide d'autorité qu'il sera religieux, ainsi que le benjamin
Antoine. Et, dès l'âge de treize ans, il doit prononcer
les vux monastiques et prendre l'habit de l'ordre de Malte.
On l'envoie alors au célèbre collège de Tournon
où les Jésuites enseignent à quinze cents élèves
venus de l'Europe entière, toutes les sciences humaines hormis
le droit et la médecine. Doué d'une vive intelligence,
il y acquiert très vite les premiers éléments d'une
remarquable érudition, avec la connaissance des langues latine,
grecque, italienne, espagnole et allemande.
Et il n'a pas seize ans quand on fait appel à lui pour la relation
de l'entrée fastueuse de la nouvelle comtesse, Madeleine de la
Rochefoucault, dans sa ville de Tournon, en 1583. Ce sera son premier
ouvrage. Dans cet exposé très clair et très simple,
Honoré présente le défilé "merveilleusement
beau" des 1 500 élèves du collège qui avancent
classe par classe, en rangs de trois, un rameau d'aubépine, de
laurier, ou d'olivier à la main. Quand une classe arrive à
la hauteur de la comtesse, deux écoliers se détachent
pour lui exprimer la bienvenue en vers non seulement français
mais aussi latins, grecs, allemands, anglais, hébreux et syriaques...
A sa sortie du collège de Tournon, Honoré d'Urfé
reviendra au château de la Bâtie où il pourra compléter
ses connaissances. Et c'est en parcourant les rives du Lignon, paisible
rivière qui longe le château familial, qu'il va s'imprégner
de l'atmosphère pastorale où son imagination va faire
vivre les bergers de l'Astrée :
Je te voue et te consacre, mon cher Lignon,
écrit-il dans
la préface de la troisième partie de son ouvrage,
toutes les douces pensées, tous les amoureux soupirs qui durant
une saison si heureuse ont nourri mon âme de si doux entretiens,
qu'à jamais le souvenir en vivra dans mon cur.
Ces doux entretiens qu'il évoque, c'étaient ceux qu'il
avait avec Diane de Châteaumorand, la femme de son frère
Anne, qu'il épousera en 1599. Mais avant de réaliser cette
étrange union, Honoré fera la guerre. Ardent catholique,
comme on l'était depuis toujours dans sa famille, il adhéra
très tôt à la Sainte Union, c'est-à-dire
la Ligue, et quand elle se bat en Forez, il est, à vingt-deux
ans, au premier rang des ligueurs, contre le roi Henri III et ses troupes.
En mai 1590, à la tête d'un petit corps d'armée,
il attaque et prend le fort d'Essalois près de Saint-Etienne.
Puis il vole au secours de la ville du Puy, attaquée par les
royalistes retranchés dans la forteresse d'Espaly.
Avec d'autres capitaines, dont son frère Anne, et mille hommes
d'infanterie et de cavalerie, ils se battent si furieusement que les
champs sont couverts de cadavres. C'est le chroniqueur Jean Burel qui
déclare que de Saint-Marcel à Espaly, vous eussiez senty
grande punaise de soldats morts.
Le duc de Nemours, grand chef de la Ligue, l'ayant nommé son
lieutenant général au gouvernement du Forez, Honoré
y entre en campagne, lève une petite armée et s'empare
de plusieurs localités de la plaine roannaise.
Or son frère Antoine, évêque de Saint-Flour, se
rendant au château de la Bastie, traverse une de ces localités,
Villerest, où il est, par inadvertance, tué d'un coup
d'arquebuse par un des hommes d'armes d'Honoré. Et voilà
que, peu après ce drame, l'armée de celui-ci est défaite
et notre écrivain, arrêté, est emprisonné
à Feurs. Libéré grâce à Diane de Châteaumorand
qui verse la rançon demandée, il est à nouveau
emprisonné quelques mois plus tard à Montbrison, la capitale
du Forez, au secours de laquelle il a volé.
C'est dans cette prison de Montbrison qu'il commencera
à écrire ses Épîtres
morales. Dans cet ouvrage il prend pour confident Agathon,
un ami imaginaire à qui il se confie :
Regardons, lui
écrira-t-il, quelle a été
cette vingt-septième année de mon âge : le plus
cher de mes frères, par sa mort, me marque de noir le 1er octobre.
Incontinent, le mois de février d'après me vit vendre
à Feurs, sous l'entreprise d'autrui. Les moindres blessures ont
été deux prisons, l'une n'attendant entièrement
l'issue de l'autre, et encore que toutes deux par trahison, l'une par
mes ennemis, et l'autre par ceux que je tenais pour mes amis... Je n'ai
toutefois pas été pris à force, mais surpris à
l'espère, autrement j'aurais honte de ma prise, au lieu que je
n'ai regret que de sa perfidie...
Que cela te suffise, attendant que mon épée t'en rende
plus claire connaissance. Car c'est elle et non pas cette plume qui
m'a été donnée en partage pour marquer mes ennemis.
Ces Épîtres, qu'on
a comparées aux uvres de Sénèque, eurent
un très grand succès, puisqu'en quelques années
on dut en faire huit éditions. Mais le succès encore plus
grand de l'Astrée devait les éclipser.
En 1597, le frère aîné d'Honoré, Anne, dépossédé
de son titre de gouverneur du Forez par le roi en raison de son action
dans la Ligue, demanda et obtint l'annulation de son mariage avec la
belle Diane de Châteaumorand pour entrer en religion. Mais pour
épouser celle qu'il aimait depuis si longtemps et qui devenait
libre, Honoré, chevalier de l'Ordre religieux de Malte, dut lui-même
demander et obtenir l'annulation de ses vux monastiques. Ce qui
fit dire au Pape Clément VIII que les d'Urfé auraient
bien besoin pour eux seuls, d'une chancellerie pontificale et d'un pape
tout entier.
Le mariage ne fut pas une bonne affaire pour Honoré. Il eût
aimé avoir des enfants, mais Diane, son aînée de
sept ans, ne put lui en donner. De plus, hautaine, acariâtre et
follement orgueilleuse de sa beauté, elle vivait le plus souvent
en compagnie de grands chiens qui la suivaient jusque dans son lit en
répandant partout une odeur épouvantable. Pour ne pas
ternir son teint, elle fuyait la société, se protégeait
de l'air et du soleil par un masque qu'elle portait constamment sur
la figure, et par d'épais rideaux qui obscurcissaient en permanence
ses appartements.
Les incidents dus à son mauvais caractère sont nombreux
et voici l'un des plus mémorables :
Le comte de Saint-Géran gouverneur du Bourbonnais, qui possédait
des biens enclavés dans ceux de Diane de Châteaumorand,
fit, en 1613, enterrer sa grand-mère Jacqueline de Changy dans
sa chapelle de l'église de Saint-Martin-d'Estreaux, chef-lieu
des terres de Châteaumorand, en lui élevant un beau tombeau
supporté par quatre colonnettes de 25 cm de hauteur.
Quand Diane vit le mausolée, elle faillit en perdre l'esprit.
Et, sans consulter son époux qui était alors à
la Cour, ni prévenir le comte, elle fit enlever les colonnettes
et descendre la tombe au ras du sol. On rapporta le fait au comte en
ajoutant que Mme d'Urfé s'était jactée qu'elle
tâcherait par tous les moyens qu'aucune cérémonie
ne fût faite à la quarantaine de la défunte.
Le comte, aussi peu sage que sa voisine, releva le défi. Et le7
novembre, au coucher du soleil, les sujets de Diane virent avec surprise
arriver du Bourbonnais, sur le grand chemin royal de Paris à
Lyon, plusieurs centaines de gens de guerre armés d'arquebuses
à rouet, de pistolets, de hallebardes et d'épées
: le gros de la troupe était formé par des boutiquiers
et des aubergistes locaux qui, en toute autre circonstance, auraient
salué avec déférence Monseigneur et Madame d'Urfé
mais qui, sous leurs casques, étaient pleins de morgue et de
défi.
Entré dans Saint-Martin-d'Estreaux, le comte de Saint-Géran
se saisit du curé et l'obligea à ouvrir l'église.
Ses hommes s'y installèrent et ayant allumé un grand feu
au milieu de la nef, ils couchèrent à l'entour sur une
épaisse litière. À la sacristie ils apportèrent
leurs prises de guerre, oies, poules, quartiers de viande et placèrent
un tonneau de vin sur l'autel de Saint Antoine.
Apeurée, Diane envoya un gentilhomme porter plainte auprès
du prévôt de la maréchaussée du Forez, à
Montbrison. Quand celui-ci arriva à Saint-Martin-d'Estreaux,
il tenta de raisonner le comte mais celui-ci se borna à proférer
des bordées d'injures grossières contre Mme d'Urfé
et ses gens. Comprenant qu'il avait affaire à trop forte partie,
le prévôt se résolut à patienter jusqu'au
lendemain, jour de la quarantaine.
Celle-ci fut célébrée très dignement : un
grand catafalque noir, semé de larmes d'argent décorait
la chapelle de Saint-Géran. Tous ses gens en armes assistaient
dévotement à la cérémonie. Mais voilà
qu'au milieu du service un homme de loi fit entendre les protestations
de Mme d'Urfé. Le comte s'emporta et se mit une fois de plus
à jurer contre elle... La cérémonie se poursuivit
cependant comme si de rien n'était. Et dès qu'elle fut
achevée, M. de Saint-Géran monta à cheval, fut
salué par deux salves, et donna l'ordre du départ, suivi
par toute sa troupe.
Cette fâcheuse histoire fut la goutte qui fit déborder
le vase.
Honoré d'Urfé se sépara, à l'amiable, d'une
femme aussi inconséquente pour s'installer au château de
Virieu-le-Grand, dans le Bugey, et c'est là qu'il poursuivit
son uvre, et en particulier l'Astrée,
L'Astrée
L'Astrée, c'est le roman de l'amour, l'amour de la beauté.
Ainsi que le druide Adamas l'explique au héros principal, Céladon
:
Toute beauté procède de cette
souveraine bonté que nous appelons Dieu et c'est un rayon qui
s'élance de lui sur toutes choses créées.
Inspirée par Dieu, les amants recherchent la beauté et
donc la bonté, dans ses créatures les plus proches de
Lui, c'est-à-dire les hommes. Dans cette recherche, ils veulent
viser très haut, ne pas s'arrêter au corps, aller jusqu'à
l'âme, mais parfois ils s'attardent au corps.
Pour Honoré le symbole de la beauté, c'est la femme. Il
la porte aux nues.
Les femmes sont plus pleines de mérite que les hommes, écrit-il.
Elles nous surpassent de tant en perfection que c'est leur faire tort
que de les mettre en un même rang avec les hommes.
L'action de l'Astrée se passe au Ve siècle. Sagement gouverné
par la reine Amasis dans son palais de Marcilly, le Forez vit dans la
paix, alors que la Gaule est occupée, envahie, déchirée.
Au cours d'une fête de Vénus, le jeune berger Céladon,
qui n'a que quatorze ans, rencontre Astrée, plus jeune encore,
et c'est le coup de foudre. Le père de Céladon, jugeant
cet amour funeste, éloigne son fils, mais à son retour,
Céladon aime plus que jamais Astrée.
Pour donner le change à Alcippe, le père de Céladon,
Astrée demande à Céladon de feindre de courtiser
son amie Aminthe. Mais un jour Sémire, jaloux de Céladon,
affirme à Astrée que son amant est véritablement
épris d'Aminthe.
Quand Astrée revoit Céladon :
- Va-t-en, déloyal ! lui dit-elle et
garde-toi bien de te faire jamais voir à moi que je ne te le
commande.
Désespéré, Céladon se jette dans le Lignon
sous les yeux d'Astrée qui le croit mort ; mais emporté
par le courant et abandonné sur le sable, il a été
recueilli par la nymphe Galathée. Puis il s'est présenté
au druide Adamas qui, pour lui permettre de revoir Astrée, le
fait passer pour sa fille Alexis, partie chez les Carnutes. Astrée
s'éprend de la fausse Alexis qui devient sa plus tendre amie
et elles se donnent beaucoup de privautés.
Mais les Burgondes, envahissant le Forez, assiègent la capitale
Marcilly : ils enlèvent Astrée et Alexis-Céladon,
les enchaînent l'une à l'autre et les poussent en avant,
tentant d'investir la place. Cependant les assiégés délivrent
Alexis-Céladon, qui se bat vaillamment et parvient à libérer
Marcilly.
Céladon découvre alors sa ruse à Astrée,
mais celle-ci, blessée dans sa pudeur, le chasse à nouveau
de sa présence. Cette décision l'a brisée, elle
veut mourir. Céladon le veut aussi. Avec un autre couple, Sylvandre
et Diane, dont les amours sont contrariées comme les leurs, ils
se rendent à la Fontaine de Vérité d'Amour.
Autrefois celui qui se mirait dans l'eau de la fontaine voyait à
ses côtés sa fidèle amante, ou bien, à la
place de sa propre image, celle de son rival... Quand les deux couples
l'atteignent, un orage terrifiant survient et lorsqu'il s'apaise, les
lions et les licornes qui défendent l'entrée de la fontaine
sont changés en statues de marbre, tandis qu'elle a retrouvé
son pouvoir.
Céladon y découvre en tremblant sa propre image accolée
à celle d'Astrée qui lui prouve l'amour indéfectible
de son amante. Sylvandre et Diane, ainsi que d'autres couples de bergers,
y reçoivent la même révélation.
C'est la joie en Forez où l'on célèbre beaucoup
de mariages...
L'Astrée, dont la première partie parut en 1607, a un
très grand succès. On la lit partout, à la Cour,
à l'hôtel de Rambouillet, chez les Précieuses, dans
les châteaux, les collèges. On fait à Aubusson de
grandes tapisseries pour présenter ses personnages ; les faïenceries
de Nevers en décorent leurs plats ; on donne le nom de Céladon
à une couleur verte, à des jarretières qui font
fureur. On s'habille en berger et bergère et on se fait peindre
en cet accoutrement.
Et des sociétés s'organisent pour vivre à la manière
des bergers de l'Astrée, comme celle de Mademoiselle de Montpensier
en son château de Saint-Fargeau. Mais le plus bel exemple est
celui des Parfaits Amants : le 1er mars 1624, quarante-huit princes,
seigneurs et nobles dames d'Allemagne adressent une supplique à
Honoré d'Urfé. Fervents lecteurs de l'Astrée, ils
lui déclarent qu'ils ont créé une Académie
des Parfaits Amants où ils s'efforcent de vivre l'honnête
amour de l'illustre pastorale. Chacun d'eux a pris le nom d'un personnage
de l'Astrée, mais aucun n'a voulu celui de l'incomparable Céladon
qu'ils réservent à l'auteur de l'Astrée où,
disent-ils, un divin esprit éclate en chaque ligne. Et ils le
supplient de leur donner la suite de l'Astrée.
Quand la missive lui parvient, il est en guerre dans la Valteline, petite
province du Piémont d'où il faut chasser les Espagnols.
Il répond avec quelque ironie à ce qu'il appelle la plus
auguste Académie de l'Univers, en acceptant le nom de Céladon
qu'elle lui décerne et il ajoute qu'il donnera suite à
son roman :
quand le bruit du canon cessera et que la douceur
de la paix nous ostera l'espée de la main.
Ce devait être son dernier écrit, car il s'est épuise
dans cette campagne où, à la tète du régiment
d'Urfé-Châteaumorand, il s'est battu vaillamment en avant-garde.
Atteint d'une pneumonie, il se fait transporter à Villefranche-sur-Mer
où il rend le dernier soupir le 1er juillet 1625.
Sa dépouille est transférée à Turin où
de solennelles funérailles lui sont faites, puis en Forez, pour
être ensevelie au bord du Lignon. Vers 1850 on pouvait voir, près
du château de la Bâtie, un petit tertre oblong entouré
de six tilleuls : on l'appelait le tombeau de Céladon.
Un fervent catholique comme il l'était pouvait-il être
enterré hors du cimetière et de l'église ? Et cependant
quel plus beau tombeau que les bords du Lignon pour le chevalier de
la pastorale forézienne. C'est la dernière énigme
qu'il nous pose, mais elle est mineure par rapport à celle des
cent personnages principaux de son Astrée qui paraissent bien
avoir été pris sur le vif à la Cour ou dans les
châteaux de province. C'était un des charmes du livre que
d'essayer de découvrir derrière chaque berger le modèle
qui l'avait inspiré et dans les salons on en dissertait longuement.
En 1624, Patru, un jeune homme de dix-neuf ans qui va faire ses études
en Italie, rend visite à Honoré d'Urfé, alors à
Turin. L'auteur de l'Astrée le reçoit avec beaucoup de
bienveillance et lui apparaît plein de la tristesse détachée
qui affecte les hommes dans le pressentiment d'une fin prochaine.
Patru lui demande les secrets de ses personnages :
Il y a des princes et des princesses, il y
a des rois et des reines qui montent sur notre théâtre,
lui répond Honoré. Je ne puis vous entretenir de leurs
passions sans vous découvrir beaucoup de choses dont peut-être,
à votre âge, vous auriez peine à vous taire ; c'est
bien peu que dix-neuf ans pour vous confier tant de secrets d'une si
haute importance ! Mais je vous promets qu'à votre retour d'Italie,
je vous donnerai tout ce que vous souhaitez.
- Toutefois, je n'aurai alors que vingt ans, lui répond Patru.
- Cela est vrai, mais avec les lumières et les inclinaisons que
vous avez, ce n'est pas peu qu'une année de l'air d'Italie. Et
d'ailleurs vous étonnez-vous si, avant que de mourir, je veux
vous voir encore une fois ?
Mais l'année d'après, quand Patru rentra d'Italie, Honoré
d'Urfé était mort, emportant ses secrets.
Et il ne s'écoulera pas deux siècles avant que sa famille
s'éteigne à son tour. Comment expliquer cet effacement
?
La fin de la famille d'Urfé
La générosité y a une grande part car ce qui frappe
quand on examine l'arbre familial des d'Urfé, c'est le grand
nombre de vocations religieuses. Parmi les frères d'Honoré,
deux seront religieux, et, des trois autres un seul garçon survivra,
son neveu Charles-Emmanuel qui l'a assisté à son lit de
mort. Il aura lui-même six garçons dont cinq seront religieux.
Le sixième, marié, n'aura pas d'enfants et c'est lui qui,
décédé en 1724, éteindra la branche directe
des d'Urfé.
Les filles choisissent aussi fréquemment la vocation religieuse
et comme l'avait souhaité l'aïeul Pierre d'Urfé en
fondant le couvent des Clarisses de Montbrison, plusieurs d'entre elles
viendront y consacrer leur vie à Dieu.
Parmi celles qui se marient, les années font, grâce au
procédé de substitution instauré par leur ancêtre
Anne de Lascaris, perdurer le nom de Lascaris d'Urfé que leurs
maris peuvent ajouter à leur patronyme. Elles sont, le plus souvent,
très dignes, mais il y a aussi parmi elles des caractères
exceptionnels, comme la trop célèbre comtesse d'Urfé,
brillante, jolie et légère, qui s'est, au XVIIe siècle,
adonnée à l'alchimie. Amie de Casanova, elle paraît
en plusieurs passages des mémoires de celui-ci qui expose ses
pratiques licencieuses pour entrer en relation avec l'au-delà.
Son petit-fils, Achille du Châtelet de Lascaris d'Urfé,
né au château de la Bâtie, s'enrôlera sous
la bannière de La Fayet te dont il sera l'aide de camp dans la
guerre d'indépendance américaine. Revenu en France, général
de division dans les armées de la République, grièvement
blessé, il se fera arrêter à Paris où, le
prenant pour un traître, on l'emprisonne à la Force : le
20 mars 1794, il s'y empoisonne pour échapper à l'échafaud.
C'est bien fini, il ne reste plus aucun souffle aux d'Urfé et
l'Astrée, et toute l'uvre d'Honoré d'Urfé,
sont tombées dans l'oubli...
Et ce ne sont pas seulement la famille et les uvres d'Honoré
qui sont rayées du monde : le sort s'acharne sur leurs demeures.
Le soir du Jeudi Saint 1726, un paysan fou monte avec une lanterne au
château de Virieu en criant : "J'vas brûler l'châtiau
!" et il le brûlera comme une torche en n'y laissant que
des cendres.
Le couvent des Clarisses de Montbrison, confisqué sous la Révolution,
verra ses murs s'abattre en 1820.
Dans le château de la Bâtie, le couvent des Cordeliers sera
vendu et entièrement démoli sans que les sépultures
de ses fondateurs soient respectées. Le château lui-même
tombera, au siècle dernier, entre des mains impies qui n'hésiteront
pas à vendre ses plus belles oeuvres d'art.
Les vitraux, les portes, le carrelage de la chapelle seront enlevés
et dispersés à travers le monde.
Et néanmoins en 1909 la société archéologique
de la Diana, craignant de voir disparaître la Bâtie, se
rendra acquéreur du château et, en 1945, un de ses dirigeants
les plus actifs, Marius Delomier rénovera l'édifice et
ses jardins et réussira à y ramener quelques-unes de leurs
richesses mobilières.
Il est juste de dire aussi que depuis 1900 nombreux sont les auteurs
français et étrangers qui se sont intéressés
à la vie et à l'uvre d'Honoré d'Urfé.
Comment s'explique ce renouveau pour un auteur et une uvre qui
semblent si éloignés de nos murs actuelles ? Car
il faut bien avouer que très rares sont ceux qui ont encore le
temps et la patience de lire les cinq mille pages de l'Astrée.
Plusieurs raisons me semblent justifier ce regain d'intérêt.
Tout d'abord une saine réaction contre notre société
fiévreuse, avec un retour à la nature et à la campagne.
Et puis la recherche du contact authentique avec les êtres au-delà
des fallacieuses rencontres dont nous saturent les images attrayantes
du cinéma et de la télévision. Mais je crois que
c'est plus encore l'excellente analyse de tous les aspects de l'amour
et du comportement amoureux qu'Honoré d'Urfé a su rendre
à travers ses cent personnages très différenciés,
qui donne à sa pastorale une valeur sentimentale et psychologique
qui défie le temps.
C'est bien pourquoi on a encore plaisir à feuilleter aujourd'hui
son Astrée, non pas pour suivre la pastorale dans les méandres
de ses innombrables aventures sentimentales, mais pour retrouver, en
maint passage, des personnages dont les traits de caractère,
finement analysés, sont, à quelque quatre cents ans de
distance, très proches des nôtres.
Honoré d'Urfé avait d'ailleurs prédit cette pérennité,
puisqu'il termine ainsi sa lettre au Lignon, qui précède
la 3e partie de l'Astrée :
Ces douces pensées, je te les remets,
ô mon cher et bien-aimé Lignon, afin que les conservant
et les publiant, tu leur donnes une seconde vie qui puisse continuer
autant que la source éternelle qui te produit et que, par ainsi,
elles demeurent à la postérité, aussi longtemps
que dans la France l'on parlera français.
Henri Chaperon

Les cornes d'Urfé
(Champoly)
(dessin du 19e siècle, anonyme)
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